Après un séjour assez long dans cette ville, certaines circonstances, que le lecteur connaîtra bientôt, m'obligèrent à faire une excursion dans le Bajio, où jamais je n'avais mis le pied jusqu'alors.
Mes amis essayèrent de me dissuader de tenter une expédition qui, à cette époque surtout, présentait certaines difficultés sérieuses et dans laquelle, assuraient-ils, je devais m'attendre à courir des dangers de plusieurs sortes. Mais je l'ai dit déjà, bon ou mauvais, je suis toujours mon premier mouvement; donc, ma résolution prise, je me mis immédiatement en devoir de l'exécuter à mes risques et périls; j'avais un cheval excellent, compagnon indispensable à tout homme voyageant au Mexique et que (entre parenthèse) j'avais moi-même lacé dans les prairies de l'Apacheria. Mes armes, c'est-à-dire mon rifle américain, ma machette et mon couteau, étaient en bon état; il ne me manquait plus qu'un guide; mais selon ma coutume constante en pareil cas, je m'en rapportais complètement au hasard du soin de me faire rencontrer l'individu dont j'avais besoin, convaincu que le hasard seul pouvait me faire tomber juste; raisonnement un peu paradoxal peut-être, mais dont, maintes fois, l'infaillibilité m'a été prouvée dans le cours de mes pérégrinations à travers le Nouveau-Monde.
En conséquence, le jour choisi par moi comme devant être celui de mon départ, tous mes préparatifs étant faits, je montai à cheval et, quittant la maison dans laquelle j'avais reçu l'hospitalité, je me dirigeai au petit pas vers la plaza Mayor, centre ordinaire de tous les désœuvrés et lieu où naturellement j'avais le plus de chance de rencontrer l'homme inconnu dont j'allais faire mon compagnon de route.
Du reste, cette fois comme toujours, le hasard me fut fidèle: à peine avais-je, tout en fumant ma cigarette, fait trois ou quatre tours sur la place, qu'un cavalier de bonne mine, monté sur un vigoureux cheval, piqua droit vers moi et m'accosta avec cette exquise politesse naturelle aux Mexicains, en retirant de sa main droite son feutre en poil de vigogne, tandis qu'il inclinait la tête jusque sur le cou de sa monture.
—Caballero, me dit-il, vous me paraissez étranger dans cette ville, et de plus assez embarrassé; me serais-je trompé?
—Nullement, señor, répondis-je à mon singulier interlocuteur, je suis, en effet, assez embarrassé, d'autant plus que j'ai l'intention de quitter immédiatement Guanajuato pour me rendre...
Mais réfléchissant que je contais ainsi mes affaires à un inconnu, je m'interrompis tout à coup.
L'autre attendit un instant; mais voyant que je m'obstinais à garder le silence, il sourit et me saluant de nouveau:
—Pardonnez-moi, reprit-il; moi-même, je me prépare à quitter la ville; je me nomme don Blas de Casceres; je suis ranchero, et comme il est fort agréable d'avoir en voyage un bon compagnon avec lequel on puisse causer et rire, en vous voyant jeter autour de vous des regards interrogateurs, ma foi, je me suis approché, dans l'espoir que peut-être, si mon offre vous agréait, vous seriez pour moi le compagnon que je cherche.
Cette explication franche dissipa tous les doutes qui s'étaient élevés dans mon esprit; cependant, par un reste de prudence, je répondis au ranchero: