Les deux hommes se précipitèrent l'un sur l'autre, se saisirent à bras le corps, s'enlacèrent comme deux serpents et commencèrent une lutte affreuse entrecoupée de sourdes exclamations de rage et de fureur.

Perico, à genoux sur le sable, priait. J'avais machinalement saisi mon rifle, et, après avoir jeté dans la pirogue le corps de la pauvre femme que le courant avait conduit à portée de ma main, j'avais sauté sur la rive.

Le coup de feu avait donné l'éveil dans le rancho; on voyait des lumières courir dans la maison, et de sombres silhouettes apparaissaient se rapprochant de nous rapidement. Les deux ennemis, acharnés l'un après l'autre, avaient, sans se lâcher, roulé sur le sol, où ils continuaient à s'entre-déchirer, en cherchant à s'arracher mutuellement la vie.

Inquiet du danger terrible que courait mon compagnon, et poussé je ne sais par quelle inspiration subite, je m'approchai du groupe informe des deux ennemis, et au moment où don Estevan levait son poignard pour le plonger dans la gorge de son adversaire abattu sous lui, je lui cassai la tête d'un coup de pistolet.

Il tomba comme une masse. J'aidai don Blas ou plutôt don Lucio,—car ainsi se nommait mon compagnon,—à se relever; il n'avait reçu que de légères blessures.

Quant à don Estevan, qui s'était fait passer pour mort afin d'attirer son ennemi à sa portée ... cette fois, il était bien réellement tué et ne devait plus revenir....

Une heure plus tard, la pirogue repartait d'Arroyo Pardo, conduite par Perico à peine remis de sa terreur, et emmenant, outre don Lucio et moi, doña Dolores, grièvement blessée, il est vrai, mais dont la blessure faite par son frère n'était pas mortelle, grâce à Dieu.

Don Lucio et sa femme, fixés depuis longtemps sur le territoire de Colima, dans une hacienda appartenante un Français, ont oublié au milieu d'une famille charmante et des joies du présent les malheurs de leur première jeunesse; ils sont heureux autant que la condition faite à l'homme par Dieu lui permet de l'être sur cette terre.

Parmi les nombreuses connaissances laissées par moi en Amérique, je suis certain de compter au moins un ami: don Lucio; peu de gens peuvent en dire autant.

Ce simple récit n'a qu'un mérite, celui d'être d'une rigoureuse exactitude; malheureusement, en passant par notre bouche, il aura sans doute perdu beaucoup de sa naïveté première, ce dont nous demandons humblement pardon au lecteur.