«Autant que je pus en juger au milieu des ténèbres épaisses dans lesquelles j'étais plongé, cette salle ressemblait complètement à celle que j'avais quittée: même délabrement, même monceau d'ordures et même escalier montant à un étage supérieur.
«Pour ne pas être surpris sans défense, je visitai avec soin les amorces de mes pistolets; puis, m'enveloppant de mon manteau et recommandant mon âme à Dieu, je me couchai auprès de l'escalier afin d'être prêt à tout événement et avec la résolution de rester éveillé; mais; la fatigue et le vin aidant, je sentis mes yeux se fermer malgré moi; mes idées peu à peu s'obscurcirent, et j'allais me laisser aller au sommeil, lorsque tout à coup un bruit de pas résonnant à mon oreille me tira subitement de ma torpeur et me rendit à moi-même.
«Une dizaine de personnes venaient d'entrer dans la tour.
«De l'endroit où j'étais couché, en avançant légèrement la tête, il me fut possible de les apercevoir sans être vu.
«C'étaient des hommes au teint hâlé, au visage sombre, aux membres robustes, vêtus pour la plupart du pur costume andalou si riche et si coquet. Ils étaient armés jusqu'aux dents.
«Ils s'étaient assis autour du feu, dans lequel ils avaient mis deux ou trois brassées de bois, et causaient entre eux avec vivacité, tout en jetant par intervalle des regards de convoitise sur deux larges coffres qu'ils avaient déposés dans un coin.
«Les premiers mots que j'entendis ne me permirent pas de conserver le moindre doute sur leur profession.
«C'étaient des salteadores, autrement dit voleurs de grands chemins, et ils appartenaient à la cuadrilla (troupe) du Niño (jeune homme), célèbre chef de bande qui avait succédé à José Maria, et dont le nom était devenu la terreur de toute l'Andalousie.
«Leurs gestes étaient animés; parfois ils portaient la main sur leurs armes. Je crus comprendre qu'ils ne s'entendaient pas sur le partage du butin contenu dans les malles; la dispute finit par s'échauffer à un tel point que je vis le moment où ces misérables allaient s'égorger entre eux: ils s'étaient levés en tumulte, les couteaux étaient tirés, ils se mesuraient du regard avec colère, tout à coup leur chef parut.
«El Niño était à cette époque un homme d'une quarantaine d'années, d'une taille élevée et fortement charpentée; ses épaules larges et ses bras musculeux dénotaient une vigueur peu commune; ses traits étaient durs et son regard farouche; les reflets fantastiques du feu, qui se jouaient sur son visage, donnaient à sa physionomie un caractère rendu plus étrange encore par le sourire ironique qui plissait ses lèvres épaisses et charnues.