—Oui, interrompit le Castor, à force d'interroger çà et là les voisins de l'hacienda del Toro, ce qui n'était pas facile, voici à quoi se bornent les renseignements que nous avons recueillis: Le père du Faucon-Noir se nommait don Gutierrez de la Fuente; c'était un homme riche et considéré dans le pays, qu'il n'habitait, du reste, que depuis peu de temps, sans que l'on sût d'où il était venu. Le jour de l'incendie,—que l'on suppose être le résultat d'une vengeance,—des personnes dignes de foi nous ont assuré l'avoir aperçu, lorsque tout espoir de sauver sa demeure fut évanoui, prendre la route des Prairies sur un cheval, emportant sur le devant de sa selle le cadavre à demi calciné de sa femme. Depuis ce jour, nul n'a revu don Gutierrez. Est-il mort de désespoir dans quelque lieu retiré de la Pampa? Vit-il encore? Voilà ce que personne ne saurait dire.

—Et rien qui puisse nous mettre sur la trace de ce mystère! dit Fleur-de-Genêt. Et puis quand même, chose impossible, le Faucon retrouverait son père, comment s'en ferait-il reconnaître, après vingt ans passés?

—Avez-vous donc oublié, répondit vivement le Grand-Lièvre, que, lorsque nous sauvâmes l'enfant, il portait au cou un scapulaire de velours bleu brodé d'argent contenant des reliques?

—C'est vrai, je m'en souviens; seulement, qu'est devenu le scapulaire?

—Il est encore au cou du Faucon-Noir, répondit le Castor, et qui sait si....

—Hum! fit Tío Perico, cet espoir est bien faible, mes frères; enfin, à la grâce de Dieu, et que sa sainte volonté soit faite.

Tous les chasseurs se signèrent religieusement; et comme le souper était terminé, ils allumèrent leurs cigarettes, jetèrent quelques brassées de bois mort dans le feu, et se préparèrent à passer la nuit le plus commodément possible.

Tout à coup le bruit d'une course précipitée retentit dans la forêt, et un cavalier fit irruption dans la clairière. A sa vue, les chasseurs poussèrent des exclamations de joie et s'élancèrent à sa rencontre.

Ce cavalier était le Faucon-Noir. Il répondit avec bonhomie aux marques d'attachement de ses amis, descendit de cheval et s'approcha du feu. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, mais fine, cambrée et admirablement proportionnée. Ses moindres mouvements étaient élégants et nobles; toute sa personne respirait la souplesse et la vigueur portées à leur suprême degré; son front, ses yeux noirs et perçants, son nez aquilin, sa bouche moyenne, surmontée d'une épaisse moustache noire, lui complétaient une physionomie qui, sans être belle, avait une remarquable expression d'audace, de franchise et de loyauté. Il portait, comme ses compagnons, le costume de chasseur.

—Eh bien! quoi de nouveau? demanda le Castor en s'adressant au jeune homme qui prenait sa part des restes du souper, avez-vous vu les ladrones?