L'on charge ordinairement de porter le calumet un guerrier renommé que des blessures graves empêchent de faire la guerre; sa personne est inviolable comme celle des anciens hérauts d'armes.
Le grand prêtre prit l'un après l'autre les enfants dans ses bras, s'inclina devant le totem et le calumet comme s'il les mettait sous la protection de ces deux symboles; puis, avec son couteau à scalper, il coupa à chacune de ces innocentes créatures une petite mèche de cheveux sur laquelle il prononça certaines paroles, et qu'il brûla immédiatement à la flamme d'un réchaud tenu par un prêtre d'un rang inférieur, dont il était suivi.
Puis chaque enfant reçut un nom approprié à quelque circonstance particulière qui lui arriva ce jour-là.
Ainsi l'histoire du Pérou rapporte que le septième Inca fut appelé Yaguar-Huacar, pleureur de sang, parce que, au moment de la cérémonie, l'on vit des gouttes de sang découler de ses yeux, et Huascar, le quatorzième Inca, fut ainsi nommé parce que les ulmenes[4], lui firent présent d'une chaîne d'or appelée huasca.
Dès que les noms furent donnés, le sayotkatta se tourna vers la natte de feu[5], fit une courte prière à laquelle se joignirent les guerriers, puis il rentra dans la hutte de la prière, et les danses commencèrent accompagnées de copieuses libations de chicha[6] conservée pour cette occasion.
Au coucher du soleil, tous les enfants furent portés dans la hutte de la prière, où ils devaient passer la nuit; le sayotkatta sortit de sa poitrine un de ces colliers de coquillages entremêlés de perles qui servent de livres aux Indiens et forment les archives de la nation. Il s'accroupit sur le seuil de la cabane et les guerriers se groupèrent en silence autour de lui pour écouter les instructions qu'il se préparait à leur donner.
Les simples paroles de ce vieillard, prononcées d'un accent onctueux, doux et persuasif, en face de cette nature puissante, majestueuse et grandiose, pour ces hommes à l'organisation de feu, au cœur droit et aux instincts bons et crédules, que la civilisation n'a pas encore flétris de son souffle empoisonné, produisirent sur moi un effet qu'il m'est aujourd'hui encore impossible de m'expliquer, et me causèrent une sensation étrange, mêlée de plaisir et de peine dont je ne pus me rendre compte, mais qui, malgré moi, mouilla mes yeux et me rendit heureux pendant quelques minutes.
«Au commencement des âges, dit le sayotkatta en faisant filer entre ses doigts les grains du collier, le monde n'existait pas; Guatèchù[7] planait seul sur l'immensité, jetant parfois un regard de mépris sur six hommes rebelles, génies déchus, rejetés par lui de l'Eskennane[8], et qui, ballotés au gré des vent, vaguaient sans but sur les nuages.
«Ces hommes étaient tristes, car ils comprenaient qu'abandonnés par Guatèchù, leur race ne tarderait pas à disparaître.
Un jour que, plus sombres et plus abattus que de coutume, ils se trouvaient réunis sur une nuée, suivant d'un œil mélancolique le vol audacieux des oiseaux vers les régions éthérées, Maboya[9], le tokki[10] des génies rebelles, parut tout à coup devant eux.