Le coup partit.

Quelque rapide que fût le mouvement du chercheur d'or, celui du chasseur ne fut pas moins prompt; il se baissa pour éviter la balle, qui passa au-dessus de sa tête, et il épaula vivement son fusil. Mais il n'osa en lâcher la détente. Don López s'était rejeté au fond de la tente, se servant du corps de la jeune fille comme d'un bouclier.

Au bruit du coup de feu, les compagnons du Faucon-Noir se précipitèrent dans la tente, qui fut en même temps envahie par les Pawnies.

Les quelques gambucinos qui survivaient à leurs camarades, une quinzaine d'hommes tout au plus, que don Juan avait réunis d'après les ordres de don López, devinant ce qui se passait et désirant venir en aide à leur chef, se rapprochèrent à pas de loups, et, saisissant les cordes qui maintenaient la tente, les tranchèrent toutes à la fois. Alors cette masse de toile, n'étant plus soutenue, s'affaissa sur elle-même, entraînant et enveloppant dans sa chute tous les individus qui se trouvaient sous elle. Il y eut parmi les Pawnies et les chasseurs un instant de tumulte et de désordre effroyable; don López, profitant habilement de cet événement si heureux pour lui, se laissa glisser silencieusement au dehors, sauta sur un cheval, attacha sa prisonnière en croupe derrière lui, et, se mettant à la tête de sa petite troupe, il chargea vigoureusement les Indiens et passa comme un ouragan au milieu de la masse compacte qu'ils lui opposaient.

Le Faucon-Noir parvint enfin à sortir de dessous la tente, et il poussa un cri de rage et de désappointement en apercevant son ennemi galopant au loin dans la plaine; ce cri fut répété par les chasseurs et les Indiens. Sans perdre un instant, ils montèrent à cheval, et, abandonnant à quelques pillards le camp incendié, le Faucon-Noir et ses alliés se ruèrent à la poursuite des gambucinos.

Alors commença une de ces courses fabuleuses et incroyables, comme les habitants seuls des llanos peuvent en voir, courses qui enivrent et donnent le vertige, que nul obstacle n'est assez fort pour arrêter ou ralentir, car le but est la victoire ou la mort.

Les chevaux à demi sauvages des Indiens, semblant s'identifier avec les passions des maîtres féroces qui les montaient, glissaient dans la nuit avec la rapidité du coursier-fantôme de la ballade allemande, franchissaient les ravins et les précipices et volaient dans la Prairie avec une vitesse qui tenait du prodige.

Parfois, un cavalier roulait avec son cheval du haut d'un rocher, et tombait dans un abîme en poussant un cri de détresse, et ses compagnons passaient sur son corps, emportés comme par un tourbillon, répondant par un hourra de haine et de vengeance à ce cri d'agonie, dernier et lugubre appel d'un frère.

Cette poursuite acharnée durait depuis deux heures déjà, sans que les Mexicains eussent perdu un pouce de terrain; plusieurs chevaux s'étaient abattus; les autres, couverts de sueur, poussaient de sourds râlements de fatigue et d'épuisement, en soufflant par leurs naseaux une fumée épaisse, lorsque tout à coup un bruit terrible, surhumain se fit entendre; les mustangs, lancés à toute bride, s'arrêtèrent subitement sur leurs jarrets tremblants, en hennissant avec terreur, et les gambucinos, les chasseurs et les Indiens, levant les yeux au ciel, ne purent retenir un cri d'épouvante.

Un changement inouï s'était brusquement opéré dans la nature; la voûte céleste avait l'apparence d'une immense lame de cuivre jaune; la lune, immobile et blafarde, était sans rayons; l'atmosphère avait pris une transparence telle que les objets les plus éloignés se faisaient visibles; une chaleur étouffante pesait sur la terre, dans l'air il n'y avait aucun souffle qui agitât les feuilles des arbres, le Néobraska avait subitement cessé de couler.