Le grondement sourd qui s'était déjà fait entendre se renouvela avec une force dix fois plus grande; la rivière, soulevée tout entière comme par une main puissante et invisible, monta à une hauteur énorme et s'abattit tout à coup sur la Prairie, qu'elle envahit avec une rapidité inouïe; les montagnes oscillèrent sur leurs bases, précipitant dans la plaine des blocs de rocher qui roulèrent avec un bruit sinistre, et la terre, s'entr'ouvrant de toutes parts, combla les vallées, abaissa les collines, fit jaillir de son sein des torrents d'eau sulfureuse qui lançaient vers le ciel des pierres et de la boue brûlante, et commença à s'agiter avec un mouvement lent et continu.
—Terremoto! terremoto!... s'écrièrent les Mexicains en se signant et en récitant toutes les prières qui leur revenaient à la mémoire.
En effet, c'était un tremblement de terre, le plus épouvantable fléau de ces régions. La terre semblait bouillir, si l'on peut se servir de cette expression, montant et descendant incessamment comme les flots de la mer pendant la tempête; le lit des ruisseaux et des rivières changeait à chaque instant, et des gouffres immenses s'ouvraient de toutes parts sous les pas des hommes atterrés.
Les bêtes fauves, chassées de leurs repaires, repoussées par la rivière dont le flot montait toujours, vinrent, folles de terreur, se mêler aux hommes; d'innombrables troupeaux de buffles et de bisons parcouraient la plaine au galop, poussant de sourds gémissements, tombant les uns sur les autres, rebroussant chemin tout à coup, pour éviter les précipices qui s'ouvraient sous leurs pieds, et menaçaient dans leur course insensée d'écraser tout ce qui leur ferait obstacle. Les jaguars, les onces, les panthères, les ours gris, les loups, pêle-mêle avec les daims, les vigognes et les ahsathas, poussaient des hurlements plaintifs et ne songeaient pas à les attaquer, tant la frayeur neutralisait leurs instincts sanguinaires. Les oiseaux tournoyaient, en poussant des cris sinistres, dans l'air imprégné d'une odeur de soufre et de bitume, et se laissaient tomber lourdement sur le sol, foudroyés par la peur, palpitants, les ailes étendues et les plumes hérissées.
Un second fléau vint se joindre au premier et ajouter, s'il est possible, à l'horreur de cette scène. Le feu mis par les Indiens au camp des gambucinos avait gagné de proche en proche les hautes herbes de la Prairie et tout à coup s'était révélé dans sa majestueuse et terrible grandeur, embrasant tout sur son passage et projetant au loin des millions d'étincelles avec des sifflements terribles. Il faut avoir assisté à un incendie dans les pampas de l'Amérique du Sud pour se faire une idée de la splendide horreur d'un tel spectacle. Des forêts vierges brûlent tout entières, et leurs arbres séculaires se tordent avec des râles d'agonie, des frémissements et des tressaillements de douleur, poussant comme des créatures humaines des plaintes et des cris; les montagnes incandescentes ressemblent à des phares lugubres et sinistres, dont les immenses nappes de flammes montent en tournoyant vers le ciel, qu'elles colorent au loin de reflets sanglants.
La terre continuait par intervalles à ressentir de violentes secousses; vers le nord, les flots du Néobraska s'avançaient rapidement; au sud, le feu se précipitait par bonds rapides et saccadés. Les malheureux Peaux-rouges et les gambucinos, leurs ennemis, voyaient avec une terreur indicible l'espace se resserrer d'instants en instants autour d'eux, et les chances de salut leur échapper toutes à la fois. Dans ce moment suprême où tout sentiment de haine aurait dû s'éteindre dans leurs cœurs, don López et le Faucon-Noir, ne songeant qu'à leur vengeance, continuaient leur course rapide, bondissant comme des démons à travers la Prairie, qui bientôt allait, sans doute, leur servir de sépulcre.
[VI]
LA COLLINE DE L'OISEAU-NOIR.
Les deux fléaux marchaient l'un vers l'autre, et déjà les Indiens et les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il leur restait à vivre encore, avant que leur dernier refuge fût englouti sous les eaux ou dévoré par les flammes.