Les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine, elle pleurait silencieuse et désolée. Elle aussi, la pauvre enfant, était bien changée depuis le jour ou nous l'avons rencontrée pour la première fois dans le rancho de Pépé Naïpès; ses joues avaient pâli, ses yeux s'étaient cernés: elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, car la captivité était dure pour cette fille des forêts habituée à la liberté du désert.

Don López l'avait toujours, il est vrai, traitée avec bonté; mais elle avait lu au fond du cœur de cet homme le féroce amour qu'il ressentait pour elle. Cette passion, qu'il n'osait lui déclarer, le rendait d'une jalousie telle, qu'il ne la quittait pas une seconde, passant des heures entières à la contempler sans dire une parole, obsession qui, pour la jeune fille, était devenue un supplice affreux.

La nuit était complètement tombée, le ciel d'un bleu sombre était plaqué d'une multitude d'étoiles qui scintillaient comme des diamants, la lune se levait à l'horizon, déversant sur la terre ses rayons argentés qui éclairaient les objets de lueurs fantastiques. Il faisait une de ces belles nuits du désert américain, pleines de senteurs étranges, et d'âcres parfums. L'air était pur, l'atmosphère transparente, la nature entière semblait se reposer de ses fatigues et reprendre des forces après ses convulsions de la nuit précédente; un silence majestueux planait sur la Prairie, silence troublé seulement par ces bruits sans causes connues que l'on entend dans les pampas et qui semblent être la respiration du monde endormi. Tout à coup, dans le calme, la hulotte bleue chanta à deux reprises différentes; son chant plaintif et doux résonna mélodieusement dans l'espace.

Rant-chaï-waï-mè tressaillit en jetant un regard en dessous à don López, qui n'avait fait aucune attention à ce cri.

—Eh! compère! dit un des gambucinos en s'adressant à son voisin, voilà un oiseau qui chante bien tard.

—Mauvais augure! répondit celui auquel on s'adressait.

—Caray! de quel augure parlez-vous?

—J'ai toujours entendu dire, reprit le second interlocuteur, que, lorsqu'on entend un oiseau chanter auprès d'un tombeau, cela présage un malheur.

—Que le diable vous confonde, vous et vos pronostics! avec cela que les malheurs nous ont manqué jusqu'à présent, et que nous avons eu besoin de présages pour cela!

En ce moment le chant de la hulotte bleue, qui la première fois s'était fait entendre à une distance assez éloignée, retentit avec une nouvelle force; il semblait s'être sensiblement rapproché et partir des arbres situés sur la lisière du camp.