Mexico, brûlé entièrement par Fernand Cortez, fut rebâti par ce conquérant sur le plan primitif. Toutes les rues se coupent à angle droit et vont aboutir à la plaza Mayor par cinq artères principales, qui sont les calles ou rues de la Tacuba, de la Monterilla, de Santo Domingo, de la Moneda et de San Francisco.

Toutes les villes espagnoles du Nouveau-Monde, bâties sur un plan unique, ont cela de commun entre elles que la plaza Mayor est, dans toutes, construite de la même façon. Ainsi, à Mexico, elle a sur une des faces la cathédrale et le Sagrario; sur la seconde, le palais du président, renfermant les ministères au nombre de quatre, des casernes, une prison, etc.; sur la troisième face est l'ayuntamiento, et sur la quatrième se trouvaient deux bazars, le Parian, maintenant démoli, et le portal de las Flores.

Le 24 décembre 1861, vers neuf heures du soir, après une chaleur torride qui, pendant tout le jour, avait contraint les habitants à se renfermer dans leurs maisons, la brise s'était levée, avait rafraîchi l'air, et chacun, montant sur les azotéas couvertes de fleurs qui les font ressembler à des jardins suspendus, s'était hâté de jouir de cette sereine placicidité des nuits américaines qui semble à travers le ciel bleu pleuvoir des étoiles. Les rues et les places étaient envahies par les promeneurs; partout c'était un tohu-bohu, un pêle-mêle inextricable de piétons, de cavaliers, d'hommes, de femmes, d'Indiens et d'Indiennes, où les haillons, la soie et l'or se mêlaient de la façon la plus bizarre au milieu des cris, des quolibets et des éclats de rire; enfin, comme la ville enchantée des Mille et une nuits, au coup de cloche de la oración, Mexico semblait s'être tout à coup réveillé d'un sommeil séculaire, tant les visages respiraient la joie et tant la foule paraissait heureuse d'aspirer enfin l'air à pleins poumons.

Et cependant, cette nuit-là, un événement de la plus haute gravité allait s'accomplir à Mexico même, le général Miramón, président intérimaire de la République, abandonné par la plupart de ses troupes dans la dernière bataille qu'il avait livrée aux partisants de Juárez, devait remettre le commandement de la capitale au général Berriozábal, fait prisonnier par lui quelques jours auparavant, et avec les quelques soldats fidèles qui lui restaient, profiter des ténèbres pour quitter la ville, que l'armée du général Ortega, commandant en chef des troupes de Juárez, occuperait au point du jour, au nom du nouveau président.

Depuis quarante ans qu'ils ont proclamé leur indépendance, les Mexicains ont si souvent joué à ce jeu terrible des révolutions, ils ont assisté à la chute de tant de pouvoirs, ils ont vu se succéder tant de gouvernements, que leur curiosité a fini par s'éteindre, leur goût se blaser et qu'ils assistent aujourd'hui calmes et indifférents à ces grands cataclysmes sociaux; car, malheureusement pour eux, ils savent trop bien d'avance que, quel que soit le pouvoir qui surgisse, rien ne sera changé pour eux, et que la seule modification qu'ils aient à espérer est un redoublement d'exactions de toutes sortes et une augmentation des impôts.

Aussi, pendant que tout se préparait pour l'accomplissement du grand drame dont nous avons parlé, la foule continuait-elle à rire, à chanter et à se promener dans les rues et sur les places, sans aucun souci des événements politiques.

Seulement, par intervalles, des bruits sinistres, des froissements d'armes se faisaient entendre, des cavaliers traversaient la ville au galop, des hommes aux sourcils froncés se frayaient passage à travers les groupes, et, de meilleure heure que de coutume, les magasins se fermaient, tandis que les petits marchands se hâtaient de regagner leurs masures dans les bas quartiers de la cité.

A la première nouvelle de la résolution prise par le président intérimaire, d'abandonner la ville, le corps diplomatique s'était réuni et avait offert son concours au général Berriozábal, nommé gouverneur provisoire, pour l'aider à veiller à la sûreté de Mexico et empêcher les bandits et les gens sans aveu de piller la ville et d'y mettre le feu, comme le bruit courait qu'ils le voulaient faire.

Le général Berriozábal avait accueilli avec empressement l'offre du corps diplomatique; alors, dans chaque légation, française, espagnole, etc., les étrangers s'étaient armés, et, sous les ordres de membres de ces légations, ils avaient commencé leur service de police en parcourant la ville, engageant les citoyens à rentrer chez eux et en établissant des postes de sûreté sur les places et aux angles des rues.

La plaza Mayor avait en un instant été évacuée, et là où, un moment auparavant, retentissait le bruit d'une foule compacte rieuse et désœuvrée, régnaient maintenant une solitude complète et un silence funèbre.