—Sa Majesté m'accorde ces faveurs insignes? interrompit don Pablo avec un frémissement joyeux dans la voix.
—En sus, continua impassiblement don Antonio Zinozain, Sa Majesté, considérant que, jusqu'à présent, guidé seulement par votre dévouement et votre inviolable fidélité, vous avez soutenu la guerre à vos risques et périls, dépensant et compromettant votre fortune pour son service, sans espoir de rentrer dans ces énormes déboursés, Sa Majesté, dis-je, à la sagesse de qui rien n'échappe, a jugé convenable de vous donner une preuve de sa haute satisfaction pour cette conduite loyale. En conséquence, elle a ordonné qu'une somme de cent mille piastres fût mise immédiatement à votre disposition, afin de vous couvrir d'une partie de vos dépenses, et, en plus, elle vous autorise à prélever, sur toutes les contributions de guerre que vous imposerez aux villes qui tomberont en votre pouvoir, un dixième, dont vous disposerez à votre gré comme étant votre propriété pleine et entière, et ce jusqu'à concurrence de la somme de cent autres mille piastres fortes. Sa Majesté me charge, en outre, par l'entremise de Son Excellence le vice-roi son délégué et porteur de pleins pouvoirs, de vous assurer de sa haute satisfaction et de son désir de ne pas borner à ce qu'elle fait aujourd'hui, la récompense qu'elle compte vous accorder dans l'avenir.
—Ainsi, fit don Pablo en se redressant avec un orgueilleux sourire, maintenant je suis bien réellement un chef de guerre?
—Sa Majesté en a décidé ainsi, répondit froidement don Antonio.
—¡Vive Dios! s'écria le partisan avec un geste de menace, Sa Majesté a bien fait, car je jure Dieu que de tous ceux qui, aujourd'hui, combattent pour sa cause, je serai le dernier à mettre bas les armes, dussé-je y mourir, jamais je ne consentirai à traiter avec les rebelles et ce serment je le tiendrai, ¡rayo de Cristo! Quand même le ciel et la terre se ligueraient contre moi pour m'accabler, je veux que, dans un siècle; les petits enfants des hommes que nous combattons aujourd'hui tremblent encore au souvenir de mon nom.
Le féroce partisan s'était levé en prononçant cette terrible imprécation; il avait cambré à haute taille, rejeté sa tête en arrière et tenait la main posé sur la poignée de son sabre, tandis qu'il promenait sur les assistants un regard d'une indicible fierté et d'une énergie sauvage.
Les assistants furent émus malgré eux à ces males accents; un frisson électrique sembla parcourir l'assemblée, et, tout à coup, la salle entière éclata en cris et en exclamations; puis, les partisans s'échauffant peu à peu à leur propre excitation, l'enthousiasme atteignit bientôt le paroxysme de la joie et du délire.
Les natures primitives sont faciles à entraîner; ces hommes, à demi sauvage, se sentaient récompensés par les honneurs accordés à leur chef, ils étaient fiers de lui et témoignaient la joie qu'ils éprouvaient à leur manière, c'est-à-dire en criant à tue-tête et en gesticulant.
Les Espagnols eux-mêmes, partagèrent jusqu'à un certain point l'entraînement général; pendant un instant, l'espoir, presque éteint dans leur cœur, se réveilla aussi fort qu'au premier jour, et ils se surprirent à croire à un succès désormais impossible.
En effet, au point où en étaient arrivées les choses cette dernière tentative faite par les Espagnols n'était qu'un acte de folle témérité dont le résultat ne devait être que le prolongement, sans nécessité aucune, d'une guerre d'extermination entre hommes de même race et parlant la même langue, guerre impie et sacrilège qu'ils auraient dû, au contraire, terminer au plus vite, afin d'épargner l'effusion du sang et de ne pas quitter l'Amérique sous le poids de la réprobation générale, chassés bien plus par la haine des colons contre eux que par un sentiment de patriotisme et de nationalité que ceux-ci ne connaissaient pas encore et qui ne pouvait exister sur une terre qui jamais, depuis sa découverte, n'avait été libre.