Émile Gagnepain, seul spectateur, à part ses motifs de sûreté personnels, complètement désintéressé dans la question, ne put cependant conserver son indifférence et assister froidement à cette scène; il aurait même fini par se laisser aller à l'entraînement général si la présence des deux officiers espagnols, cause première de toutes ses traverses, ne l'avaient retenu, en lui inspirant une appréhension secrète que vainement il essayait de combattre, mais qui, malgré tous ses efforts, persévérait avec une opiniâtreté de plus en plus inquiétante pour lui.
Bien que le jeune Français fut placé fort en évidence près du secrétaire de don Pablo Pincheyra, cependant, depuis leur entrée dans la salle, les Espagnols n'avaient point semblé s'apercevoir de sa présence; pas une seule fois leurs regards ne s'étaient dirigés de son côté, bien qu'il fût certain qu'ils l'avaient aperçu. Cette obstination à feindre de ne pas le voir lui semblait d'autant plus extraordinaire de la part de ces deux hommes, qu'ils n'avaient aucun motif plausible pour l'éviter; du moins il le supposait.
Émile avait hâte que l'entrevue fût terminée, afin de s'approcher du capitaine Ortega et de lui demander l'explication d'un procédé qui lui paraissait non seulement blessant pour lui, mais qui semblait dénoter des intentions peu amicales à son égard.
Lorsque le tumulte commença à s'apaiser, que les partisans eurent enfin cessé ou à peu près leurs vociférations, don Pablo réclama le silence d'un geste et se prépara à prendre congé des envoyés espagnols, mais don Antonio Zinozain fit un pas en avant, et, se tournant vers le chef indien qui, jusque-là, était demeuré impassible et muet, écoutant et observant tout ce qui se passait devant lui, sans cependant y prendre part:
—Mon frère Marilaun, n'a-t-il donc rien à dire au grand-chef pâle? lui demanda-t-il.
—Sí, répondit nettement l'Araucan, j'ai à lui dire ceci: Marilaun est un Apo-Ulmen puissant parmi les Aucas, mille guerriers suivent, quand il l'exige, son cheval partout où il lui plaît de les conduire, son quipu est obéi sur tout le territoire des Puelches et des Huiliches; Marilaun aime le grand-père des visages pâles, il combattra avec ses guerriers pour faire rentrer dans le devoir les fils égarés du Toqui des blancs, cinq cents cavaliers huiliches et puelches se rangeront auprès de Pincheyra quand il l'ordonnera, car Pincheyra a toujours été un ami des Aucas et ils le considèrent comme un enfant de leur nation. J'ai dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants?
—Je vous remercie de votre offre généreuse, chef, répondit don Pablo, et je l'accepte avec empressement. Vos guerriers sont braves; vous, votre réputation de courage et de sagesse a depuis longtemps franchi les limites de votre territoire; le secours que vous m'offrez sera fort utile au service de Sa Majesté. Maintenant, caballeros, permettez-moi de vous offrir l'hospitalité; vous êtes fatigués d'une longue route et devez avoir besoin de prendre quelques rafraîchissements avant de nous quitter. Puisque rien ne nous retient plus ici, veuillez me suivre.
—Pardon, señor coronel, dit alors l'officier portugais, qui s'était jusque-là tenu modestement à l'écart; avant que vous quittiez cette salle, j'aurais, moi aussi, si vous me le permettez, à m'acquitter d'une mission dont je suis chargé près de vous.
Malgré sa puissance sur lui-même, don Pablo laissa échapper un mouvement de contrariété, presque aussitôt réprimé.
—Peut-être vaudrait-il mieux, señor capitaine, répondit-il d'un ton conciliant remettre à un autre moment plus convenable la communication que, dites-vous, vous avez à me faire.