—Quelques années s'écoulèrent, mon grand-père s'était mis à la tête de la vaste chacra, exploitée par notre famille; mon père commençait à l'aider dans ses travaux. Il avait une sœur, belle comme les anges et pure comme eux, elle se nommait Laura; son père et son frère l'aimaient à l'adoration, elle était toute leur joie, tout leur orgueil, tout leur bonheur...
Don Zéno s'arrêta; deux larmes, qu'il ne songea pas à retenir, coulèrent lentement le long de ses joues.
—Ce souvenir vous attriste, señor, lui dit doucement l'abbesse.
Le jeune homme se redressa fièrement.
—J'ai promis de vous dire toute la vérité, madame, bien que la tâche que je me suis imposée soit pénible, je ne faiblirai pas: Mon grand-père avait renfermé dans un lieu, connu de lui et de son fils seulement, le manuscrit et la carte que leur avait en mourant légué mon aïeul, puis ils n'y avaient plus songé ni l'un ni l'autre, ne supposant pas qu'il pût venir une époque où il leur serait possible de s'emparer de cette fortune qui leur appartenait, cependant par des titres incontestables. Un jour, un étranger se présenta à la chacra et demanda une hospitalité qui jamais n'était refusée à personne; cet étranger était jeune, beau, riche, du moins il le paraissait, et pour notre famille il avait l'inappréciable avantage d'être notre compatriote; il appartenait à l'une des plus nobles familles du Portugal. C'était donc plus qu'un ami, c'était presque un parent. Mon grand-père le reçut les bras ouverts; il demeura plusieurs mois dans notre chacra, il y serait demeuré toujours s'il l'eût voulu: tous l'aimaient dans la maison. Pardonnez-moi, madame, de passer rapidement sur ces détails. Bien que trop jeune pour avoir personnellement assisté à cette infâme trahison, j'ai le cœur brisé. Un jour, l'étranger disparut en enlevant doña Laura. Voilà comment cet homme avait payé notre hospitalité.
—Oh! C'est horrible cela! s'écria l'abbesse, emportée malgré elle par l'indignation qu'elle éprouvait.
—Toutes les recherches furent infructueuses: il fut impossible de retrouver ses traces. Mais ce qu'il y eut de plus affreux dans cette affaire, madame, c'est que cet homme avait froidement et lâchement suivi un plan tracé à l'avance.
—Ce n'est pas possible! fit l'abbesse avec horreur.
—Cet homme avait, je ne sais comment, surpris quelques mots, en Europe, de ce secret que mon aïeul croyait si bien gardé. Son but, en s'introduisant dans notre maison, était de découvrir le reste de ce secret, afin de nous voler notre fortune. Pendant le temps qu'il demeura à la chacra, plusieurs fois il essaya, par des questions adroites, d'apprendre les détails qu'il ignorait; questions adressées tantôt à mon grand-père, tantôt à mon père, jeune homme alors. Enfin, le rapt odieux qu'il commit ne provint pas d'un amour poussé jusqu'à la folie, ainsi que vous pourriez le supposer, il aurait demandé à mon grand-père la main de sa fille que celui-ci la lui aurait accordée; non, il n'aimait pas doña Laura.
—Alors, interrompit l'abbesse, pourquoi l'a-t-il enlevé.