Depuis longtemps déjà, pour ne pas perdre les habitudes hivernales de leurs congénères, mon ami Pierrot et Mme Gigogne dormaient, blottis dans un coin retiré de la grotte.
Marcel mit à profit les journées de pluie et de neige, ainsi que les longues soirées d’hiver, pour terminer ses aménagements et compléter son mobilier, qui laissait fort à désirer. Sur une énorme bille de chêne qu’il avait sciée et roulée dans sa cuisine, il avait placé le mortier trouvé dans les ruines du hangar ; il s’occupa alors à faire de l’huile avec les faînes qu’il avait soigneusement récoltées.
Marcel étala ses faînes sur le pressoir et posa par-dessus le bloc carré de chêne, dont il augmenta le poids en entassant en dessous de lourdes pierres ; la pression s’opéra, et l’ingénieux solitaire recueillit deux barils et demi d’huile de faîne et d’huile de noix, pour sa lampe et sa cuisine.
L’esprit inventif de Marcel ne s’en tint pas là ; il avait résolu, avec une certaine quantité de farine apportée de la hutte, de se fabriquer du pain. Ce n’était pas là d’ailleurs pour lui un coup d’essai, car, à la ferme des Alouettes, il avait appris l’art de la panification, au milieu de ses autres études. Broyer dans son mortier le blé pour augmenter la provision de farine, séparer le son à l’aide d’un tamis, fabriquer un pétrin, fut pour lui œuvre facile ; il avait déjà le four. Une seule chose lui manquait, mais elle était indispensable, c’était du levain.
Il emplit le chaudron d’eau et le mit sur le feu ; puis il ajouta, en quantités égales, du froment, du son et du houblon, dont, dans ses moments perdus, il avait fait une ample récolte ; il fit bouillir le tout.
Cette décoction ne tarda pas à fermenter ; il y ajouta une assez grande quantité de son pour confectionner des boules très épaisses. Il les fit sécher à une chaleur douce et les serra dans un lieu très sec. Son levain était parfait et pouvait ainsi se conserver pendant une année entière.
Pour s’en servir, il ne restait qu’à briser quelques-unes de ces boulettes, les faire infuser dans l’eau bouillante, décanter l’eau et l’utiliser en la mêlant à la pâte. Certain d’avoir du pain quand cela lui plairait, il s’occupa de se confectionner des vêtements chauds, qui lui permissent de braver les froids excessifs de cette époque.
Nous devons ici réparer un oubli. Chaque fois qu’il écorchait un lapin, il en conservait la peau. Toute chaude encore, il l’étendait sur le sol, il la clouait avec des chevilles de bois, la crochetait, suivant le terme employé ; puis, avec de la cendre et du sel gemme, dont ses chèvres lui avaient fait découvrir des masses considérables dans les rochers, il frottait les peaux à outrance. Il les lavait ensuite, les épongeait et les faisait sécher. Quand elles ne conservaient plus d’humidité, il enlevait les chevilles et pliait la peau, qui restait souple au moyen de cet apprêt bien simple.
Marcel avait fait de même avec la peau de la loutre et celles des trois chevreaux qu’il avait mangés. Le moment était venu d’utiliser ces peaux. Voici comment il fit.
Il possédait deux pantalons de gros drap, en dehors des pantalons de toile ; il n’essaya pas d’en faire d’autres avec les peaux. Malgré tous ses efforts, il n’aurait réussi qu’à confectionner quelque chose de grotesque, d’une solidité douteuse, et qui lui aurait pris un temps considérable. Il fit mieux, il doubla à l’intérieur son plus mauvais pantalon, un gilet, une jaquette et sa limousine. Il mit deux paires de bas de laine, deux gilets de laine, chaussa ses grandes bottes de cheval, et endossa ses vêtements ainsi fourrés.