Certes ! ce costume n’était que médiocrement élégant ; mais, en revanche, il était très chaud et permettait à Marcel, même par la température la plus froide, de se risquer au dehors et de faire de longues excursions.

Ajoutons qu’il s’était confectionné avec la peau de la loutre une casquette qui lui couvrait les oreilles et le visage, ne laissant voir que les yeux. Il compléta ce costume excentrique par des gants de peau de lapin fourrés en dedans et en dehors ; ces gants étaient à crispin, c’est-à-dire qu’ils montaient jusqu’aux coudes.

Ainsi accoutré, Marcel avait une ressemblance frappante avec mon ami Pierrot et Mme Gigogne. Il en riait lui-même jusqu’aux larmes. Il y dépensa sa provision de fil, mais il y avait nécessité absolue.

L’hiver se prolongeait : il était d’une rigueur exceptionnelle. A des tempêtes effroyables et fréquentes succédaient des gelées de dix à douze degrés au-dessous de zéro ; ces temps affreux le retenaient prisonnier dans sa demeure ; à peine pouvait-il sortir quelques instants, pour donner à manger aux animaux de sa basse-cour. Pour ces courtes absences, il s’enveloppait dans sa limousine et enfonçait sa casquette de loutre jusque sur la nuque, réservant son costume d’ours — c’est ainsi qu’il nommait ses vêtements fourrés — pour les jours où il s’aventurait à la chasse ou à la promenade. Dans l’intérieur de son habitation, grâce à la température élevée maintenue par ses deux foyers, il se contentait de ses vêtements ordinaires.

Le temps lui semblait bien long, pendant ces réclusions forcées ; aussi essayait-il de l’utiliser en exécutant tout ce que lui suggérait sa fantaisie ; le travail seul parvenait à le préserver de l’ennui.

Aussi ne restait-il pas un moment inactif. Tous les trois jours, il fabriquait son pain par fournées d’une dizaine de miches de deux livres chaque, fort appétissantes, et qu’il partageait avec ses animaux. Il faut que tout le monde vive, dit le proverbe, et les compagnons du jeune solitaire lui rendaient trop de services pour qu’il les laissât pâtir.

Il avait fait, au printemps et en été, des conserves de morilles, plus tard, des provisions de sauce tomate, qu’il aimait beaucoup ; sa table était, en outre, bien fournie en légumes ; il avait des choux de toutes sortes, des navets, des raves, des oignons, des poireaux, sans parler des haricots et des pois secs, des lentilles et des fèves, des pommes de terre et des topinambours, des châtaignes, des noix, des noisettes, des fruits séchés au four, pommes, poires et cerises, qui constituaient d’excellents desserts. Dans son vivier, il n’avait qu’à se baisser pour prendre des truites, des perches, des brochets et des carpes ; dans sa garenne, les lapins s’étaient multipliés à foison ; parfois, il faisait rôtir un chevreau ; la chasse lui permettait, de temps en temps, d’ajouter à son ordinaire tantôt un lièvre, tantôt une brochée d’alouettes, tantôt quelques-uns de ces délicieux ortolans de montagne qu’on ne rencontre que dans cette région, où ils sont connus sous le nom d’alpins. Il n’avait, hélas ! ni bœuf, ni veau, ni porc, ni mouton, et c’était pour lui une grande privation, dont il avait bien été forcé de prendre son parti. Les fruits et de délicieux fromages, qu’il fabriquait avec le lait de ses chèvres, complétaient ces repas très confortables.

On était presque à la fin de février ; les jours devenaient plus longs ; le temps, toujours très froid, était cependant plus beau ; Marcel se livrait de temps en temps avec ardeur à la chasse et rarement il revenait bredouille. Il constata l’arrivée sur la corniche de divers oiseaux qui ne précèdent d’ordinaire la belle saison que de deux ou trois semaines. Le printemps n’allait donc pas tarder à donner le signal du réveil de la nature. Les bois, silencieux et mornes pendant l’hiver, recommençaient à se peupler et à se remplir de chansons joyeuses.

Un matin des derniers jours de février, Marcel, séduit par un beau soleil, revêtit son costume d’ours, prit son fusil et quitta sa demeure dans l’intention de se mettre à la recherche des faisans et des coqs de bruyère.

La terre était couverte de neige et le lac gelé à une grande épaisseur. Pour raccourcir son chemin, Marcel traversa le lac sur son écorce durcie, et suivi de ses trois chiens, qui n’auraient eu garde de le quitter en une si belle occasion, il s’engagea gaîment dans la forêt de chênes séculaires qui s’étendait jusqu’à la limite extrême de son domaine.