Tout en marchant, il guettait avec soin et cherchait à apercevoir quelques-uns des volatiles qu’il convoitait quand, tout à coup, en jetant les yeux sur le sol, il aperçut sur la neige les marques profondes des pinces d’un quadrupède ; il s’arrêta surpris, se baissa et examina attentivement ces traces.

Son expérience était trop grande pour qu’il pût prendre le change.

— Hé ! fit-il, après quelques secondes d’examen, c’est une laie de sanglier : ses pinces sont écartées, elle marche gras, la neige est rayée entre ses traces ; elle a des petits qu’elle allaite. Oh ! je la retrouverai, dussé-je aller jusqu’à sa bauge ; ses traces la dénoncent ; quand bien même elle m’éventrerait, il lui sera impossible de ruser en route.

Il glissa deux cartouches à balles dans les canons de son arme et suivit les empreintes de l’animal.

Les chiens aussi avaient éventé la laie et s’étaient mis sur sa piste. Ils allaient doucement, sagement, retenus par les ordres répétés de leur maître, qui ne voulait pas effrayer la bête poursuivie ; il craignait que celle-ci ne tentât de donner le change en prenant un grand parti et ne l’entraînât loin de la bauge où sans doute les petits, trop faibles encore pour suivre leur mère, étaient demeurés en l’attendant. Les traces s’enfonçaient dans les parties les plus sauvages de la forêt, et par conséquent les plus inabordables. Marcel ne se découragea pas pour si peu ; il aurait suivi l’animal pendant vingt-quatre heures plutôt que d’abandonner une si belle proie.

Évidemment, la bête poursuivie se fatiguait. Selon toute apparence, elle allait tout droit à sa bauge rejoindre ses petits. Il était temps que cette chasse se terminât de façon ou d’autre, car les arbres et les taillis formaient des fourrés de plus en plus épais. Cela continuant, le chasseur verrait bientôt son passage complètement intercepté.

Le jeune homme était fort perplexe, il ne savait à quelle résolution s’arrêter. Peut-être même, à bout de patience, allait-il définitivement renoncer à sa précieuse capture et reprendre le chemin de sa demeure, lorsque, tout à coup, au moment où il y songeait le moins, après avoir à grand’peine franchi un tournant brusque de la piste, un grognement menaçant se fit entendre à peu de distance du point où le chasseur se trouvait. Celui-ci tressaillit, mais dominant aussitôt son émotion, il jeta autour de lui un regard calme et brillant d’audace. Un second grognement se fit entendre, plus rauque et plus provocateur. Marcel regarda : ce qu’il vit l’impressionna vivement. A trente ou trente-cinq pas devant lui, s’ouvrait une étroite clairière comme on en rencontre souvent dans les forêts. Presque toute cette étendue était couverte par une mare fangeuse dans laquelle plusieurs marcassins, assez forts déjà, se vautraient avec délices, fouillant le sol boueux de leur grouin et poussant de joyeux grognements. Sur la lisière de la forêt, une laie véritablement monstrueuse, fièrement campée devant le tronc d’un arbre mort, fixait sur le chasseur ses yeux ardents et pleins d’éclairs. Marcel comprit qu’il touchait au moment décisif ; une lutte suprême ne tarderait pas à s’engager entre lui et le terrible animal. Il se tint prêt, le fusil haut, et ses chiens rangés près de lui. La laie fit entendre un grondement sourd et d’une expression singulière. A ce signal, car évidemment c’en était un, les marcassins abandonnèrent subitement la fange dans laquelle ils s’ébattaient, puis, s’élançant tumultueusement vers leur mère, ils disparurent presque aussitôt dans une énorme cavité de l’arbre mort.

Là se trouvait la bauge du redoutable animal ; la pauvre mère y était accourue en ligne droite pour défendre ses petits contre le chasseur, dont depuis longtemps elle avait éventé la poursuite. Dès que ses petits eurent disparu, la laie, bondissant en avant avec une rapidité vertigineuse, s’élança sur Marcel ; mais celui-ci ne l’avait pas perdue de vue et se tenait sur ses gardes.

— Allez ! mes bellots, cria-t-il d’une voix retentissante.

Les trois énormes molosses poussèrent un aboiement strident et se ruèrent sur la laie.