Il y eut pendant près de deux minutes un pêle-mêle sans nom. L’animal sauvage avait disparu sous les trois chiens, qui aboyaient à pleine gueule en se bousculant. Marcel suivait attentivement leurs mouvements, le fusil à l’épaule, sans trouver un point qui pût servir de but à son arme, à travers ce pêle-mêle indéchiffrable de corps et de membres entrelacés et entraînés dans un mouvement de rotation fantastique. Soudain les aboiements cessèrent tous à la fois.

La laie apparut, coiffée à droite par Petiote, à gauche par Ravaude et portant Briffaut attaché à ses reins par la formidable étreinte de sa mâchoire transformée en étau. Maintenue, malgré ses efforts gigantesques, par les trois molosses qu’elle secouait sans réussir à s’en débarrasser, la bête furieuse et vaincue soufflait et grognait avec rage. Ses petits yeux brillant d’une lueur fauve se fixaient avec une expression étrange sur l’homme armé qui lui faisait face.

Marcel tira. La laie s’écroula, pour ainsi dire foudroyée et sans pousser un cri. La balle avait pénétré dans l’œil droit et était allée se loger dans le cerveau. Le chasseur s’avança alors et ordonna aux chiens de lâcher prise ; ils obéirent aussitôt. Le premier soin du vainqueur fut de s’assurer la possession de son gibier. Il fit pénétrer Petiote dans la bauge et lui donna l’ordre de rabattre les marcassins ; au fur et à mesure qu’ils sortaient de leur retraite, Marcel s’en emparait et les garrottait solidement. La capture dépassait les espérances du chasseur ; les marcassins, tous d’une très belle venue, étaient au nombre de neuf. Lorsqu’il se fut assuré des petits, il revint à la mère et l’examina avec soin. C’était une bête monstrueuse, fort bien en chair, ayant trois pouces de graisse au brechet et pesant de quatre-vingts à quatre-vingt-dix kilogrammes, résultat superbe pour une bête qui allaitait ses petits.

Deux voyages furent nécessaires ; au premier il emporta les marcassins, au second leur mère.

Il enferma provisoirement les marcassins grognants et soufflants dans un compartiment isolé de sa basse-cour, puis, sans désemparer, il se mit en mesure d’échauder et de dépecer le cadavre de la laie. Cela lui prit une partie de la nuit ; mais les résultats qu’il obtint le payèrent amplement de ses fatigues.

CHAPITRE XVII
Où Marcel commence à sacrifier au confortable, après s’être donné le nécessaire.

Quelques jours avant, Marcel avait fabriqué une seconde huche assez profonde, posée sur quatre pieds et qu’il destinait à renfermer de la farine dont il désirait faire une certaine provision à l’avance. Il fit de cette huche un saloir. Il mit de côté les soies de la bête, recueillit assez de saindoux pour en remplir un grand pot de grès ; puis il dépeça la laie avec l’habileté d’un charcutier et sala la viande du sanglier. Dès qu’il eut fini, il s’occupa des marcassins. Il pouvait sans inconvénient les garder quelques jours dans la niche où il les avait placés provisoirement, mais, avant un mois, ils seraient gros et auraient besoin d’air et d’espace. La température, qui s’adoucissait de plus en plus, permettait à Marcel, chaudement vêtu, de travailler en plein air ; d’autre part, la besogne qu’il voulait faire était urgente : il résolut de s’y mettre tout de suite et il le fit d’autant plus volontiers qu’il avait de grands projets de culture et que bientôt il allait avoir à piocher et à labourer les terres qu’il comptait défricher. Il se mit immédiatement à l’œuvre ; il s’agissait de construire une habitation pour les marcassins.

Au sortir de la basse-cour, le ruisseau qui la traversait faisait une courbe assez prononcée et donnait naissance à une sorte de marais obstrué de plantes de toutes espèces. Ce marais avait environ une dizaine de mètres de tour ; le ruisseau reprenait au delà son lit normal et allait se perdre définitivement dans le lac.

Cet endroit, éloigné d’une centaine de pas de l’habitation, parut à Marcel convenable pour ce qu’il voulait faire ; il limita à l’aide de piquets un espace assez vaste. Il s’agissait d’entourer les quatre façades de ce terrain d’un mur de six pieds de haut. A droite il élèverait une double cloison en pierre au milieu de laquelle il ménagerait une large porte et formerait ainsi une sorte de cabane qu’il recouvrirait de paille. Le sol de cette hutte et du reste de l’enclos serait pavé avec des pierres extraites du lac. Au bout de huit jours, cabane, enclos et pavage furent terminés.

Après avoir étalé une épaisse et moelleuse litière dans la cabane, Marcel alla prendre les marcassins l’un après l’autre et les installa définitivement dans leur nouveau domicile. La première chose que firent les animaux fut de s’aller plonger dans le marécage, où ils se vautrèrent à qui mieux mieux, témoignant par des grognements de satisfaction leur plaisir de n’être plus enfermés dans une cage obscure. En moins de deux ou trois jours, ils étaient parfaitement habitués à leur demeure, et lorsque Marcel vint leur porter à manger, ils accoururent vers lui et lui firent fête en le regardant verser leur pâtée dans une grande auge enfoncée dans le sol.