Les graines rapportées de chez Pierre Morin vinrent aussi successivement agrandir par des récoltes nouvelles les richesses déjà si considérables de Marcel.

Dans ses moments perdus, ou à ses heures de rêverie, le jeune homme herborisait et faisait des provisions de plantes utiles et médicinales. Après les avoir fait sécher avec soin à l’ombre, il les enfermait dans une armoire spécialement construite à cet effet, afin de les avoir toujours sous la main si jamais le besoin venait de s’en servir. C’est ainsi qu’il s’approvisionna de fleurs de mauve, de violette, de pensée, de bourrache, de bouillon blanc. Les arbres lui fournirent la fleur de tilleul et la fleur de sureau. Il fit des provisions de racines de rhubarbe, de racines de guimauve et de la précieuse racine de gentiane.

Il mettait à chaque instant à profit ses connaissances botaniques. C’est ainsi qu’il sema devant ses ruches encore vides un grand champ de sarriette dont il avait trouvé les graines dans son sac ; il savait, en effet, qu’en dehors de sa saveur et de son parfum qui rend cette plante précieuse par l’assaisonnement de certains mets, les abeilles en sont friandes, et c’est le suc de ces fleurs qui donne au miel de Narbonne son goût délicat et exquis.

Cette précaution ne fut pas vaine. Ce qu’il avait prévu arriva. Ses ours lui firent découvrir plusieurs essaims dans les bois. Il réussit à s’en emparer en les enfumant, et, outre une provision de miel et de cire qui fut sa récompense, il transporta les abeilles fugitives dans ses ruches, où elles ne tardèrent pas à s’habituer et à se plaire. Marcel, à qui l’achèvement de ses travaux laissait d’assez grands loisirs, résolut de mettre à exécution un projet depuis longtemps conçu, mais dont il n’avait pas encore eu le temps de s’occuper.

Il s’agissait de tenter l’ascension des rochers d’où sortait la cascade, et à la base desquels s’ouvrait la grotte dans laquelle il avait établi sa demeure.

Cette masse énorme s’élevait à plus de cent mètres au-dessus du sol de la corniche et devait être couronnée par une sorte de terrasse, car on voyait d’en bas verdir à son sommet un grand nombre de sapins centenaires. De ce côté, les rochers se reliaient à la montagne, mais ils étaient si escarpés qu’il était matériellement impossible de franchir leurs flancs abrupts et à pic. Du côté du lac, il semblait qu’on pût en tenter l’escalade et atteindre le bois de sapins qui formait le point culminant. Marcel s’était promis de construire sur le sommet de cette aiguille une espèce d’observatoire. Il entreprit donc un matin la douloureuse et difficile ascension. Les commencements furent rudes, mais peu à peu, à sa grande surprise, et grâce à son agilité surprenante, il vit les difficultés s’aplanir, et quand il fut parvenu au but de ses désirs, il constata qu’un peu de travail lui permettrait de se frayer un sentier commode sur les flancs rocailleux et d’atteindre le sommet sans de trop grandes fatigues.

Du point élevé où il était parvenu, il voyait se dérouler devant ses yeux un magnifique et immense panorama. Dans le lointain de l’horizon, blanchissaient çà et là les maisons blanches de nombreux villages. Plus près, mais encore éloignées, il apercevait, avec sa lorgnette d’approche, des taches noires et mouvantes qui ne pouvaient être produites que par des troupeaux. En effet, depuis quelques jours, la saison était venue où les grands troupeaux des plaines arides de la Crau arrivaient dans les Alpes pour y passer toute la belle saison. Marcel demeura longtemps en admiration devant ce splendide et magique spectacle. Il ne pouvait en rassasier ses yeux. Enfin, par un effort suprême, il s’arracha à cette contemplation fascinatrice et se mit résolument à l’œuvre. Il abattit sans pitié tous ces arbres vétérans du sol, ne conservant qu’un bouquet touffu, presque impénétrable aux rayons du soleil. Au centre de cette sorte de remise, qui ne comptait pas moins d’une trentaine de mètres en carré, il construisit une cabane pour se mettre à l’abri de la pluie ; à l’entrée de la remise s’étendait un bosquet naturel où il ne conserva que les arbustes et à travers lequel il pouvait contempler l’horizon. Il garnit le bosquet et la cabane de bancs, et d’escabeaux grossièrement construits, car il cherchait plus la commodité que le luxe.

Cela fait, grâce au système des cordes qu’il avait établi, et dont les extrémités tombaient sur l’esplanade, Marcel hissa, en guise de pavillon, la toile décousue d’un sac qui avait contenu du blé et qu’il avait trouvée dans la hutte du pâtre.

Au bout de quelques minutes d’efforts, il eut la satisfaction de voir flotter à une hauteur vertigineuse dans les airs ce drapeau singulier, qui devait, il l’espérait du moins, révéler à ses amis son existence et le lieu de sa réclusion. Dès lors ce signal fut hissé tous les matins au lever du soleil, et amené tous les soirs, à la nuit tombante. Cette installation ne fut pas faite en un jour. Marcel mit près de deux semaines à la terminer et à construire le sentier commode qui devait conduire à ce qu’il appelait complaisamment son belvédère.

Bien souvent, depuis cette époque, lorsque ses travaux lui laissaient quelques heures de loisir, il venait là en compagnie de ses chiens, quelquefois même de ses ours, passer quelques heures, lire et rêver sous son bosquet. A de certains jours même il y apportait son déjeûner. Il se décida à y transporter, non sans peine, quelques sièges commodes, pour remplacer ceux, un peu trop primitifs, qu’il y avait placés d’abord.