Après son repas, les regards plongés dans l’espace, il se laissait aller à de douces ou mélancoliques rêveries, suivant les dispositions gaies ou tristes de son esprit.
Un jour qu’il était venu déjeûner à son belvédère, après avoir achevé son repas, il ouvrit un volume des Essais de Montaigne et se disposait à en savourer quelques pages. Tout à coup, il tressaillit, pencha son corps en avant, et prêta attentivement l’oreille. Il lui semblait avoir entendu le hââou des montagnards, se parlant d’une cime à l’autre. En effet, presque aussitôt, un second hââou plus rapproché se fit entendre. Un tremblement nerveux s’empara de Marcel. La foule de pensées et de souvenirs qui envahit son cœur couvrit de pâleur son visage.
Il ne pouvait voir ceux qui s’appelaient ainsi au travers l’espace, et ne pouvait être vu par eux. Il subissait pourtant un sentiment d’émotion irrésistible. Il se leva, s’approcha des bords de l’esplanade, se pencha dans le vide, et, à son tour, il poussa à plein gosier un hââou strident qui bondit à travers les airs et alla se répercuter aux échos des mornes. Presque aussitôt, la réponse se fit entendre de plusieurs côtés. Il y eut un court silence ; puis, tout à coup, plusieurs voix fortes et bien timbrées entonnèrent en chœur un chant montagnard, dont les paroles arrivaient nettement aux oreilles du solitaire. Les chanteurs invisibles étaient sans doute placés au-dessous de Marcel ; les voix montaient à lui, distinctes et vibrantes.
Rien ne saurait rendre l’émotion poignante que ressentit Marcel, en entendant chanter, si près de lui, cet air populaire.
Depuis quelques minutes, les voix mystérieuses s’étaient tues. Marcel écoutait encore, enfiévré par cette scène étrange. Tout à coup, cédant au désir d’entendre une fois encore le son de la voix humaine résonner à son oreille, il poussa un éclatant hââou !
La réponse lui arriva après un instant, mais faible et assez éloignée déjà. Sans doute, les chanteurs s’en retournaient. Le jeune homme revint, pensif, s’asseoir sous son bosquet. Il rêva longtemps à cette scène à la fois si émouvante et si douloureuse pour lui. Était-ce seulement le hasard qui avait conduit ces gens, sans qu’ils le sussent, assez près de lui pour qu’il pût les entendre et leur répondre ?
Ne seraient-ce pas plutôt ses amis, qui, ayant aperçu son signal, étaient venus pour s’assurer de son existence, et en lui montrant qu’ils ne l’avaient pas oublié, l’assurer qu’il pouvait compter sur eux ?
Un fait, peu important en lui-même, le faisait pencher vers cette dernière hypothèse. Les chanteurs avaient ajouté au refrain de la chanson le hââou, qui n’en faisait pas partie.
Ce hââoulement répété devait évidemment avoir un sens ; Marcel supposait qu’il s’adressait à lui.
Bientôt, cette croyance s’incrusta si bien dans son cœur, qu’à chaque instant il s’attendait à voir apparaître ses amis, ou, tout au moins, à recevoir de leurs nouvelles.