Mais ce fut en vain qu’il s’établit presque à demeure à son observatoire ; il ne vit et n’entendit plus rien. Un calme majestueux continuait à régner partout.
Peu à peu l’impression que lui avait causée cette scène diminua et finit par disparaître. Son esprit, préoccupé de mille choses relatives à ses travaux, s’attacha à de nouvelles pensées. Ce fait finit donc, sinon par s’effacer complètement de sa mémoire, du moins, par ne plus lui apparaître que comme quelque fantaisie singulière du hasard.
Un mois plus tard, il constata que c’était l’anniversaire de son arrivée sur la corniche : un an, jour pour jour, s’était écoulé depuis la catastrophe qui l’avait jeté dans ce désert, meurtri, désespéré et presque dénué de tout. En songeant aux changements prodigieux opérés par son travail et son courage, il éleva son âme reconnaissante vers l’auteur de toutes choses, qui l’avait si constamment protégé. Il sentit alors redoubler son énergie et ses forces, pour lutter contre les calamités qui, peut-être, viendraient encore l’assaillir et lui imposer de nouvelles épreuves.
Il se sentait devenu un homme, parce que le malheur lui avait appris la patience et la résignation, en lui donnant l’expérience et la fermeté inébranlable.
L’enfant avait complètement disparu et avait cédé la place à l’homme, dans la sincère et véritable acception du mot.
CHAPITRE XVIII
Dans lequel Marcel fait à l’improviste une découverte étrange et qui lui prouve que toutes les légendes ne sont pas des contes.
Marcel avait accompli, à lui seul, un véritable miracle qui rappelait les travaux mythologiques des géants. Il avait fait le travail de dix hommes. Vouloir, c’est pouvoir, dit un proverbe. Il avait voulu, et il avait accompli des prodiges.
Non loin de sa demeure, deux ruisseaux assez larges tombaient des rochers, en formant des chutes assez considérables. Il résolut de les utiliser et d’y construire deux moulins à eau : le premier destiné à scier des planches ; nous savons que Marcel possédait une scie ; ce travail était donc comparativement facile pour un ouvrier et un mécanicien habile comme l’était le jeune homme. L’autre, dont il voulait faire un moulin à farine, était d’une exécution plus difficile ; il ne désespéra pourtant pas d’y réussir. L’engin principal, la meule, lui manquait. Il résolut d’en fabriquer une. Grâce aux livres d’agriculture qu’il avait achetés à Grenoble, il avait pu compléter la science acquise qu’il avait déjà sur ces genres de travaux. Il étudia avec la plus sérieuse attention les plans et la coupe des deux moulins projetés par lui ; bientôt, il ne douta plus du succès ; la meule seule l’inquiétait ; en somme, c’était l’instrument essentiel du moulin à farine. La scierie fut construite entièrement, en moins de trois mois, et fonctionna à merveille. Marcel s’occupa du second problème.
Cette année-là, par une exception extraordinaire dans ces régions élevées, l’hiver fut très doux, en dehors de quelques orages. La température ne descendit guère au-dessous de six à huit degrés au-dessous de zéro, même au plus fort de l’hiver. Le jeune ingénieur put donc vaquer en toute liberté à ses occupations ordinaires sans souffrir du froid, ni être arrêté par les neiges, qui furent fort rares et fondaient presque aussitôt après être tombées. Le lac ne fut recouvert que d’une couche très mince de glace ; la plupart des ruisseaux ne gelèrent même pas.
Marcel, profitant de cette clémence inaccoutumée de la température, poussait vivement ses travaux et profitait du temps dont il pouvait disposer pour faire de longues et minutieuses explorations sur la corniche. Il l’étudia, pour ainsi dire, centimètre par centimètre, et la connut bientôt dans ses moindres détails. C’est ainsi qu’il fit, alors qu’il y pensait le moins, de précieuses découvertes, que rien ne pouvait lui faire pressentir.