Peut-être trouverait-il là enfin un passage pour descendre dans les vallées.

CHAPITRE XIX
Où Marcel complète sa basse-cour dans des conditions merveilleuses et pourquoi il construit un pont.

Disons-le tout de suite, le jeune solitaire n’éprouvait plus un grand désir de trouver un passage.

Depuis près de deux ans que durait son exil, ses pensées s’étaient fortement modifiées à ce sujet.

La rude lutte qu’il avait été obligé de soutenir contre les éléments conjurés, la peine qu’il avait eue pour se faire une place convenable sur ce coin ignoré du monde, l’avaient peu à peu, et pour ainsi dire sans qu’il y songeât, identifié à cette terre qu’il avait transformée. Pas un des ruisseaux, des rochers, des arbres, ne lui était inconnu ; les prairies étaient son œuvre ou constituaient son domaine. Les oiseaux, les poissons, les quadrupèdes, étaient devenus ses tributaires et ses associés. Les arbres lui fournissaient leurs fruits, les animaux leurs fourrures, leur chair et leur lait ; les volatiles leurs œufs et leurs plumes. La terre féconde, habilement travaillée, donnait des récoltes magnifiques. Tout ce qui vivait et végétait sur la corniche avait été contraint de reconnaître la supériorité de l’homme et de s’incliner devant sa volonté.

Après avoir été tour à tour maçon, charpentier, menuisier, ébéniste, fumiste, fabricant de briques, couvreur, boulanger, fabricant d’huile, de suif et de graisse, charpentier, cuisinier, pâtissier, architecte, il était devenu arpenteur, meunier, tourneur (car il s’était fabriqué un tour), mécanicien, chandelier. Avec la cire de ses ruches, il avait moulé des bougies ; il s’était fait vannier, tonnelier et vitrier. Enfin, à force de patience, il était parvenu à se faire un métier, et il était devenu tisserand. Les plantes textiles ne manquaient pas sur la corniche ; Marcel, qui y avait cultivé le chanvre et le lin, savait comment les préparer, les rouir, les teiller, les battre, les filer. Les étoffes sorties de son métier primitif étaient solides, sinon d’une irréprochable finesse.

Rien ne lui faisait défaut. Grâce à son travail, à son courage et à son habileté, il avait vaincu toutes les difficultés, renversé tous les obstacles qui dans le principe l’arrêtaient à chaque pas. Il avait travaillé d’abord pour se donner l’indispensable ; plus tard il avait trouvé l’utile ; maintenant il arrivait à se procurer le bien-être, le confortable et ce qu’on est convenu d’appeler le superflu.

Chose singulière ! Plus il travaillait, plus le travail lui semblait chose facile. Son esprit, tenu constamment en éveil, trouvait, sans effort apparent, la solution des problèmes les plus difficiles à résoudre : la construction et l’aménagement de sa serre chaude en étaient une preuve indiscutable.

C’était comme en se jouant qu’il venait à bout des travaux les plus compliqués.

Plus on fait travailler son intelligence, plus elle grandit et embrasse un large horizon.