Et puis, au fur et à mesure que ses constructions et ses aménagements prenaient une forme, que ses champs et ses potagers s’étendaient, que la culture remplaçait les fourrés et les bois, que l’exploitation prenait des proportions plus considérables, Marcel se sentait pris d’un immense intérêt pour toutes ces transformations magiques. Il était fier en pensant que ces améliorations étaient dues à son génie et que sa volonté, comme la baguette d’une fée, avait fait jaillir des trésors de ce sol jusqu’alors improductif.
Les bois, les champs, les prairies, les jardins, les ruisseaux, les rochers eux-mêmes de son vaste domaine lui étaient devenus chers.
Il aimait les animaux de toutes sortes réunis par lui, apprivoisés par ses soins. C’était avec une joie profonde qu’il les voyait accourir vers lui, le saluer chacun de son langage et lui témoigner, par leurs naïves caresses, leur reconnaissance pour le bien-être qu’il leur avait donné. Les sangliers eux-mêmes l’aimaient ; les canards, les oies, les faisans, les coqs de bruyère, les gelinottes, les pigeons et tous les autres oiseaux enfermés dans la basse-cour ou dans les volières, battaient joyeusement des ailes à sa vue et recevaient avec des transports le pain qu’il émiettait pour eux.
Quand il sortait, même pour une simple promenade, ses chiens, ses ours, ses loutres le suivaient. Les abeilles voletaient autour de lui familières, s’embarrassaient dans ses cheveux, se posaient sur ses épaules, et jusque sur ses mains, faisant bruire leurs ailes sans jamais songer à lui faire de mal.
Les animaux sont créés pour être les amis et les collaborateurs de l’homme ; leur instinct les pousse à se mettre sous sa protection ; la méchanceté humaine seule les éloigne et en fait ses ennemis.
Le solitaire connaissait tous ses commensaux ailés ou autres ; il leur parlait et s’en faisait comprendre. Lorsqu’il sortait, il lui suffisait d’un mot, d’un geste, pour les appeler, ou les faire rentrer au logis. A son retour il les retrouvait l’attendant à certaine distance de la grotte et la bande joyeuse lui faisait cortège jusqu’au logis.
Il se sentait l’âme attendrie par ce dévoûment et cet abandon. Jamais il n’aurait consenti à accepter la liberté au prix d’une séparation avec les amis de sa solitude.
En un mot, la corniche si triste, si désolée, dix-huit mois auparavant, était devenue pour lui un paradis terrestre. Sans y songer, il y avait ressuscité l’âge d’or.
Les premières souffrances de l’exil avaient donc complètement disparu. Il vivait là avec ses animaux, résigné et content, comme s’il eût dû y passer sa vie entière. Quand sonnerait l’heure de la délivrance, il la saluerait avec joie, mais il en était arrivé à ne rien faire pour la hâter.
Il se trouvait heureux et il avait raison, car il avait en partage tout ce que les conditions de la nature humaine permettent de bonheur.