— Michel voulut s’élancer ; mais au premier pas qu’il fit, il trébucha et tomba sans connaissance dans les bras de son ami. Celui-ci l’enleva, monta l’escalier et le coucha sur son lit, aidé par l’aubergiste, ému par cette poignante douleur.
Jacques s’installa au chevet de son ami et expédia aussitôt deux courriers, l’un à M. Paquet, l’associé de Michel, l’autre à l’un des médecins en renom de Lyon. Le médecin arriva vers onze heures. Michel avait un instant repris connaissance, mais il était bientôt tombé dans un sommeil presque léthargique. Le docteur se fit raconter ce qui s’était passé. Il hocha la tête à plusieurs reprises, d’un air de mauvais augure.
— C’est très grave, dit-il. S’il ne s’agissait que d’une maladie ordinaire, peut-être en aurais-je vite raison. Mais ici c’est le moral qui est attaqué, l’âme est profondément atteinte. La cure sera longue, très longue, et encore je ne réponds de rien. Ne laissez pas le malade ici. Faites-le transporter dans votre ferme, là, il sera bien. J’irai l’y voir ; ne craignez rien pour le trajet, son esprit est dans un état tel qu’il ne s’apercevra même pas du voyage. Faites-le partir au plus vite.
— Je vous obéirai, monsieur, répondit le fermier, mais je vous en supplie, ne quittez pas notre malheureux ami jusqu’à ce qu’il soit installé chez moi. Que ferais-je s’il lui arrivait quelque chose pendant le trajet ?
— Vous êtes le fermier des Alouettes, n’est-ce pas ?
— Oui, monsieur, et l’homme que vous voyez là, inerte, est mon ami, mon frère, et plus que cela, mon bienfaiteur. C’est à lui, après Dieu, que je dois tout ; il a fait de moi un homme, et, de plus, il m’a rendu riche par le travail.
— C’est bien, monsieur, répondit le médecin avec émotion. Je savais déjà à peu près votre histoire, vous n’êtes pas un étranger pour moi. Je ferai tout pour vous être agréable. Je vous accompagnerai, bien que je ne prévoie aucun accident, mais je tiens à vous rassurer, et je ne quitterai votre ami qu’après lui avoir donné tous les soins qu’exige son état.
— Je vous remercie du fond du cœur, monsieur.
Jacques loua une carriole à l’aubergiste, la disposa de façon à ce que le malade y fût installé le mieux possible et qu’il ne souffrît pas des cahots. Puis, quelques instants plus tard, le douloureux convoi, escorté par le médecin et le fermier, reprit lentement le chemin de la ferme, où il arriva sans encombre, une heure après le coucher du soleil. Le malade fut transporté dans sa chambre, et le docteur, après avoir fait certaines prescriptions, s’installa à son chevet et passa près de lui la nuit entière. Le lendemain, le corps de Louise fut ramené à Lyon par M. Paquet, et enterré dans un caveau de famille. Michel était encore plongé dans ce sommeil léthargique qui, la veille, s’était emparé de lui. Il ignorait donc tout ce qui s’était passé à la ferme depuis que Jacques l’y avait ramené. Son état restait inquiétant.