Le douloureux convoi reprit le chemin de la ferme (page 20).

CHAPITRE III
Comment Michel Sauvage partit pour l’Amérique et confia son fils Marcel à Jacques Chrétien.

Pendant un mois, le malade resta entre la vie et la mort.

Les diagnostics pathologiques de la maladie déroutaient complètement les médecins. Plusieurs consultations des meilleurs et des plus renommés docteurs de Lyon eurent lieu, sans qu’ils parvinssent à se mettre d’accord.

Le docteur Cavalier, qui le premier avait donné ses soins au malade, résolut, en désespoir de cause, de laisser agir la nature, tout en surveillant attentivement les symptômes et les accidents qui pourraient se produire. Ce cas extraordinaire intéressait singulièrement le savant praticien. Il s’était pour ainsi dire fixé à la ferme afin d’épier plus facilement son malade, et de pouvoir ainsi mettre à profit les moindres changements qui surgiraient à l’improviste.

L’attente fut longue : mais, ainsi que l’avait prévu l’habile médecin, la nature, si puissante dans les organisations jeunes et riches, livrée à elle-même, déploya toutes ses forces, fit son travail mystérieux, et enfin, une crise heureuse eut lieu.

Michel Sauvage était sauvé.

Un voile de mélancolie s’était répandu sur ses traits ; il semblait s’être concentré en lui-même et ne vivre qu’avec ses pensées : il parlait peu, par phrases courtes, brèves, heurtées ; une profonde indifférence paraissait diriger toutes ses actions, même les plus importantes ; de profondes rides s’étaient creusées sur son front et aux commissures de ses lèvres pâlies, sur lesquelles un rictus nerveux avait figé un sourire triste, presque navrant.

Dès que ses forces furent suffisamment revenues, il résolut de suivre le conseil du docteur Cavalier, et de retourner à Lyon au plus vite afin de reprendre ses occupations habituelles et sa vie active. Il pourrait ainsi donner le change aux pensées douloureuses qui le hantaient sans cesse et qui sûrement, s’il s’y abandonnait, lui causeraient une rechûte, dont cette fois il ne se relèverait pas.

— Vous le voulez, dit-il au médecin. Soit ! je vous obéirai, docteur !… et il ajouta, avec ce sourire qui faisait tant de mal à ses amis : Je dois vous donner cette marque de déférence pour tout ce que vous avez fait pour moi. Séance tenante, il prit affectueusement congé de Jacques et de sa femme, embrassa son fils Marcel avec une tendresse douloureuse, et, montant dans la voiture du docteur, il partit avec lui pour Lyon.