Au moment du départ, Jacques, en lui serrant la main, lui avait demandé s’il le reverrait bientôt. Michel avait répondu avec une expression singulière :

— Bientôt tu me reverras ; oui, sois tranquille !

Ces quelques mots et la façon dont ils avaient été prononcés avaient donné fort à penser au brave fermier.

— Il rumine quelque projet mystérieux, murmurait-il entre ses dents, en hochant la tête et suivant du regard la voiture, qui s’éloignait au grand trot à travers les méandres des sentiers qui sillonnaient la plaine.

Plusieurs mois s’écoulèrent pendant lesquels Michel écrivit deux ou trois fois à son ami. Ces lettres, généralement courtes, étaient empreintes d’une tristesse toujours croissante. Le temps, au lieu de cicatriser la blessure morale du fabricant, semblait au contraire la rendre plus poignante et plus douloureuse. Dans chacune de ses lettres se trouvait un paragraphe spécialement relatif à l’éducation qu’il voulait que Jacques donnât à son fils Marcel.

« Mon grand malheur, disait-il, est d’avoir été élevé par une mère trop faible, trop aimante, et surtout douée d’une sensibilité et d’une faiblesse nerveuse qui la laissaient sans force contre les plus petites et les plus vulgaires contrariétés de la vie. Ma mère m’adorait, je lui rendais son affection au centuple, elle était ma confidente, mon refuge dans tous mes chagrins d’enfant, mais sa tendresse excessive pour moi la trompait et la faisait aveugle ; j’étais, dans toute la force du mot, un enfant gâté. Au lieu de réagir contre la sensibilité nerveuse et la faiblesse qui étaient en moi, elle me consolait, pleurait avec moi et, sans même s’en douter, tuait dans mon cœur ce germe de virilité de l’âme et cette énergie morale sans lesquelles rien n’est possible dans la vie. »

Michel Sauvage brodait constamment sur ce thème, revenant sans cesse sur cette faiblesse, cause de son incurable découragement et contre laquelle il ne se sentait même pas la force de réagir. Puis, tout à coup, il cessa d’écrire. Deux mois s’écoulèrent sans que Jacques reçût aucune nouvelle de son ami ; son inquiétude était grande ; malheureusement les travaux de la ferme absorbaient tous ses instants et exigeaient impérieusement sa présence : on était en pleine récolte.

Cependant, Jacques, ne pouvant résister à l’inquiétude qui lui serrait le cœur, avait résolu de se rendre à tous risques à Lyon, afin de voir son ami et de connaître enfin les motifs de son long silence. Il comptait partir le lendemain, au lever du soleil, lorsque, le soir, en revenant de faire une visite minutieuse dans la plaine, afin de donner des ordres à ses chefs ouvriers sur ce qui devrait être fait pendant son absence, il aperçut, en descendant de cheval, Michel debout sur le seuil de la porte de la ferme.

La joie de Jacques fut vive ; les deux amis tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

La première émotion calmée, Jacques examina son ami et fut effrayé de l’état dans lequel il le vit. Michel n’était plus que l’ombre de lui-même ; il avait en quelques mois vieilli de dix ans. Ses cheveux, si noirs et si abondants, s’étaient éclaircis et mélangés de beaucoup de fils argentés. Sa maigreur était extrême ; des rides profondes sillonnaient son front ; son regard s’était éclairci, et ses traits émaciés, d’une teinte plombée, avaient une expression de douleur et de désespérance qui faisait peine à voir.