— Non ! s’écria le malade. Je ne le crains pas ; si j’avais près de moi mes amis, je ne consentirais pas à m’éloigner de ce plateau, où j’ai tant souffert, il est vrai, mais où, maintenant, je suis si heureux, au milieu des prodiges qu’à force de volonté et de travail j’ai réussi à accomplir ; je ne désirerais qu’une seule chose pour être complètement heureux.

— Laquelle ? demanda anxieusement l’ombre, retourner aux Alouettes ?

— Oui, mais avec la facilité de revenir ici quand cela me plairait. Le seul désagrément de cette corniche, si étendue et si riante qu’elle soit aujourd’hui, c’est de ne pouvoir en sortir et y rentrer à volonté.

— Oui, l’homme est ainsi fait, murmura le fantôme d’un air pensif. Tout ce qui lui est imposé est pour lui une gêne. Tel n’est jamais sorti, depuis son enfance, de la maison qu’il habite dans une grande ville ; condamnez-le à ne pas s’éloigner au delà de vingt lieues de sa demeure : cet homme, sédentaire par humeur, par habitude et par tempérament, sera immédiatement pris d’un amour effréné pour les voyages, qu’il faudra qu’il satisfasse n’importe comment. Tu es cet homme, Marcel.

— Non pas, reprit vivement le jeune homme. Si je l’avais bien sérieusement désiré, peut-être, sur le plateau qui avoisine celui-ci, aurais-je pu me frayer un passage pour descendre dans les vallées.

— Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? Tu aurais ainsi rejoint tes amis que ton absence désespère, et qui auraient été si heureux de te revoir ?

— C’est vrai, répondit Marcel en hochant la tête, mais si j’avais fait cette tentative et si j’avais réussi, j’aurais, il est vrai, comblé de joie mes amis et moi-même, mais…

— Mais ?

— Mais j’aurais condamné à une mort inévitable les pauvres animaux dévoués dont j’ai peuplé ma solitude, ces humbles amis dont le concours précieux ne m’a jamais manqué. La plupart d’entre eux m’ont sauvé la vie à plusieurs reprises et ont chaque fois été récompensés par une caresse. La solitude agrandit l’âme en tuant l’égoïsme ; la souffrance m’a appris la bonté et la reconnaissance ; il n’y a pas d’animal, si petit qu’il soit, qui ne se fasse avec joie l’ami et le serviteur de l’homme, lorsque celui-ci sait lui prouver, par ses soins, qu’il n’est pas ingrat ; je souffre horriblement, je l’avoue, d’être séparé de mon père et de ma mère adoptifs, de ma sœur, de mes amis de la ferme, de vous, mon vieil ami, en particulier. Tous, vous souffrez de cette séparation, je le sais, je le sens, mais mon cœur me défend d’abandonner les amis de ma solitude, si humbles qu’ils soient. Ils se sont donnés à moi tout entiers, sans arrière-pensée. Mes amis de la ferme, si grand que soit le chagrin que leur cause mon absence, peuvent attendre ; ceux que j’abandonnerais ici mourraient de chagrin et de douleur de ne plus me voir. En les quittant ainsi volontairement, je commettrais une mauvaise action, une lâcheté. Mon cœur se révolte à cette seule pensée. Si je ne puis les emmener avec moi, ou établir une voie de communication qui me permette d’aller et venir d’ici à la ferme et de la ferme ici, à ma guise, je suis résolu, bien que mon cœur se brise à cette pensée, à rester ici, près de mes bêtes. Je ne veux pas payer par la plus noire ingratitude le dévouement sans bornes dont ils se sont si souvent montrés prodigues envers moi.

Il y eut un court silence.