Marcel demeura assez longtemps préoccupé de cette étrange hallucination, dont tous les détails lui étaient peu à peu revenus en mémoire.

Mais il avait des occupations tellement multiples, son esprit était rempli de tant de choses importantes, qu’il finit par renoncer à déchiffrer cet insoluble problème.

D’ailleurs, il n’était pas homme à perdre son temps dans des rêveries creuses. Il finit par oublier complètement cet incident bizarre.

Depuis quelque temps, un événement assez sérieux le préoccupait.

Nous avons dit qu’il s’était construit sur le plateau des Religieux un coquet pavillon, qu’il avait appelé sa maison de campagne, et dans lequel, rarement à la vérité, mais au moins une fois ou deux par mois, il passait la nuit. Marcel, à côté de l’agréable, plaçait toujours l’utile, c’était chez lui un principe arrêté ; en conséquence, tout autour de cette demeure, il avait défriché une assez grande étendue de terrain dont il avait fait un jardin d’agrément d’abord, puis un jardin potager. Il y avait joint un champ de pommes de terre et avait environné le tout d’une épaisse haie vive de houx.

Tout venait à souhait ; le potager était en plein rapport ; les cerisiers, les poiriers, les abricotiers, qu’il avait greffés, poussaient à ravir. Les pommes de terre promettaient d’être magnifiques.

Un matin, Marcel s’aperçut, avec une désagréable surprise, que sa haie avait été trouée, et que ses pommes de terre avaient été bouleversées. Il pensa immédiatement que le sanglier mâle qu’il avait fait veuf deux ans auparavant venait de se venger tout à coup.

On se rappelle que, deux ans auparavant, Marcel avait tué dans la forêt de chênes une laie, dont les marcassins avaient été le point de départ du beau troupeau de sangliers qu’il nourrissait maintenant dans sa basse-cour et qui lui était fort utile sous bien des rapports.

Il s’était bien promis de tuer au plus vite le sanglier qu’il avait fait veuf ; mais soit que celui-ci se fût méfié des intentions meurtrières du jeune homme à son endroit, soit que le chasseur eût mal pris ses mesures, il est certain qu’il ne réussit pas à retrouver le sanglier et finit même par ne plus s’occuper de lui ; de son côté, le sanglier — rendons-lui cette justice — ne fit rien pour se rappeler au souvenir du jeune homme.

Les choses avaient duré ainsi pendant deux ans. Puis, tout à coup, à l’improviste, le sanglier mâle avait révélé sa présence sur le plateau des Religieux.