Tourmenté et effrayé par les défrichements opérés par Marcel, et se trouvant mal à l’aise et peu en sûreté dans la forêt des chênes où il avait établi sa demeure, il avait profité d’une belle nuit, alors que le pont, non terminé, n’avait pas encore ses portes, pour le traverser et émigrer sur le plateau des Religieux où il espérait sans doute vivre plus tranquille.
Les glandées ne lui manquaient pas ; la nourriture était à foison ; le solitaire aurait pu vivre et mourir paisiblement sans que le chasseur songeât à le tourmenter. La gourmandise le perdit ; il lui prit fantaisie de goûter aux pommes de terre de Marcel et les paya cher.
Que de malheurs n’a pas déjà causés la gourmandise depuis le commencement du monde ! Le malheureux sanglier vint encore augmenter la liste de ces infortunés ; ayant tout à souhait, s’il n’avait pas voulu, lui aussi, goûter au fruit défendu, peut-être serait-il mort de vieillesse.
Marcel s’embusqua dans la maisonnette avec ses cinq chiens, redoutables animaux, presque aussi gros que des ânes, admirablement dressés et capables de ne faire qu’une bouchée du sanglier, si leur maître le leur avait permis.
Celui-ci n’était pas un ennemi à dédaigner. Il était haut sur pieds, armé de défenses formidables et arrivé à cette époque où les animaux de son espèce, ayant achevé leur croissance, jouissent de toute leur vigueur.
En sus de son fusil au bout duquel il avait emmanché la baïonnette, Marcel avait un fort couteau à lame droite et large.
Pendant quatre nuits il guetta la bête sans la voir paraître.
Comme il lui importait d’en finir au plus vite, Marcel, qui savait la finesse, le flair et la prudence de ces animaux, comprit que le sanglier l’avait éventé et qu’il avait changé de quartiers pour se dérober à ses poursuites.
Marcel résolut de se mettre à la recherche de l’animal, puisque celui-ci s’obstinait à ne pas se montrer.
Vers quatre heures du matin, il quitta son affût et se mit résolument en route, afin de relever les passées du sanglier. Il eut soin de lui couper la retraite du côté de la corniche, pour le cas où il tenterait d’y fuir. Les deux portes du pont furent fermées.