Il mangea, entouré de ses chiens ; mais il était distrait, s’arrêtait à chaque instant pour admirer le paysage et nommer, les uns après les autres, les endroits qu’il connaissait. Puis il devenait pensif et se laissait aller à de longues rêveries.
Il demeura ainsi longtemps, car il ne se lassait pas d’admirer ce splendide spectacle.
Enfin, un peu avant midi, il referma sa gibecière et se leva.
Au même instant il vit quelque chose briller dans l’herbe ; il se baissa vivement et ramassa une petite croix d’or bien simple. Il la reconnut aussitôt. Lui-même l’avait donnée à sa sœur de lait, lorsqu’elle avait fait sa première communion.
— Chère petite croix ! dit-il avec émotion, en la baisant à pleine bouche ; oh ! je te conserverai sur mon cœur ! Mariette doit être bien triste de l’avoir perdue ! Si elle savait que c’est moi qui t’ai trouvée, elle serait heureuse, car elle m’aime bien, la chère et douce ! je te rendrai moi-même à ta propriétaire, jolie petite croix !
Il s’arrêta.
— Que dois-je faire ? murmura-t-il. Si je le veux, je puis être aux Alouettes dans quelques heures. Comme ils seraient heureux de me revoir !
Il fit un mouvement comme pour s’engager dans le sentier qui s’étendait en longs lacets perpendiculaires à la cascade et descendait dans la vallée ; mais il s’arrêta aussitôt.
— Non ! dit-il, je ne puis faire cela. Si je partais, qui sait quand je pourrais revenir ? Mes animaux mourraient de faim. Ce serait, de ma part, une mauvaise action, un crime. Je connais la route maintenant ; il me sera aisé de revenir ici quand je le voudrai ; mais je ne dois pas oublier ceux qui m’ont aidé à supporter la douleur et m’ont sauvé du désespoir. Peut-être trouverai-je le moyen de les emmener avec moi. Sinon, j’attendrai. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs que l’homme au burnous est venu me trouver ; ce n’est pas en vain qu’au lieu de m’engager à le suivre, il m’a dit en me quittant : « Sois patient… » Je serai patient ; je ne veux pas me créer des remords pour l’avenir. Il ne s’agit que d’animaux, cela est vrai ; mais ceux-là se sont montrés pour moi des frères, des amis dévoués. Nous devons vivre ou périr ensemble.
« N’ai-je pas, pour me faire prendre patience, les paroles de mon vieil ami et surtout la petite croix d’or de ma chère Mariette ? Quand je serai triste, je n’aurai qu’à baiser ce bijou adoré, et mon courage renaîtra. Donc, pas de faiblesse ! Le devoir avant tout ! Je suis homme, j’agirai comme doit le faire un homme de cœur. »