Le mot est dur. Est-il vrai ? Nous ne discuterons pas cette hypothèse, quand ce ne serait que par galanterie pour nos gentilles et aimables lectrices. Malheureusement, les conséquences de cet aphorisme brutal sont terribles. Ces deux philosophes, malgré leur notoriété, nous semblent, à nous, modestes écrivains, bien sévères pour l’humanité. On ne se dit pas de ces vérités à soi-même ! On les laisse deviner, tout au plus, et encore avec des ménagements extrêmes !

Nous savons fort bien que les hommes aiment le clinquant, les broderies, les panaches, les livrées, enfin tout ce qui brille ; qu’ils sont passés maîtres en fait de courbettes, de sourires, de grimaces de toutes sortes, et qu’en ce genre, beaucoup d’hommes que nous connaissons rendraient des points aux singes les plus experts.

Mais il ne suit pas forcément de là que nous procédions en droite ligne de la race simienne.

L’homme, nous le savons, éprouve comme malgré lui le besoin de poser. — Nous demandons pardon pour ce néologisme que l’Académie répudie ; mais il rend si bien notre pensée, que nous nous en servons néanmoins et à nos risques et périls. — Ce besoin de poser, c’est-à-dire d’étonner ses contemporains, est tellement inné chez l’homme, qu’il pose pour tout et à propos de tout, aussi bien pour le mal que pour le bien, et même plus pour le mal, tant sa vanité et son orgueil ont besoin de se satisfaire à n’importe quel prix. Les héros et les grands scélérats posent, les premiers devant l’histoire, dont ils sollicitent l’admiration : c’est pour cela qu’on dit qu’il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre, et cette boutade est plus vraie qu’elle n’en a l’air ; les grands scélérats posent devant le public qu’ils se plaisent à terroriser par le récit d’effroyables crimes, souvent imaginaires. Ces misérables, rentrés dans leur cellule, tremblent, pleurent, et deviennent aussi faibles, aussi craintifs, qu’ils se sont montrés arrogants et sanguinaires devant leur auditoire effaré.

La comédie jouée, avec ou sans succès, le héros, en bien ou en mal, disparaît, et il ne reste plus, le plus souvent, qu’un être vulgaire, qui possède peut-être de grands talents de comédien, mais n’est jamais un homme d’esprit.

Ce qu’il y a de plus bizarre dans ce singulier travers, c’est que l’homme est tout le premier victime de cette rage de pose. Si le public lui manque, s’il est seul, il pose devant lui-même, joue à son propre bénéfice cette comédie d’admiration, et, ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’il le fait avec conviction, et que, pour nous servir d’une autre expression tirée de l’argot des théâtres, il croit que c’est arrivé.

Arrêtons-nous dans cette voie scabreuse où nous nous sommes engagés un peu à la légère. Peut-être finirions-nous par donner raison aux deux grands philosophes cités plus haut, et nous en serions véritablement désespérés.

Marcel en était là. Il posait malgré lui, mais, comme il manquait forcément d’un public admirateur, il posait devant lui-même et se faisait des raisonnements à perte de vue, pour se prouver que la résolution qu’il avait prise de rester dans son désert était admirable. Pour un peu, il aurait dit sublime. Disons qu’en réalité elle était grande et belle, et que nous ne voudrions l’amoindrir pour rien au monde. Marcel était d’autant plus méritant qu’il n’y avait de sa part aucun calcul, mais un véritable élan de bon cœur et l’horreur d’une lâcheté. S’il lui avait été possible de faire ses confidences à un ami quelconque, cela eût suffi à son bonheur ; mais, hélas ! ses animaux, si intelligents et si dévoués qu’ils fussent, étaient entièrement incapables, sinon de lui savoir gré de ce qu’il avait fait, mais de lui en exprimer leur reconnaissance par la parole.

De là, sa tristesse et son ennui. On l’eût certes fort étonné et surtout fort scandalisé, si on lui eût analysé, ainsi que nous venons de le faire, les causes cachées de l’état dans lequel il se trouvait.

Heureusement, après avoir, pendant assez longtemps, cédé à ce sentiment étrange, il avait peu à peu repris le dessus.