Le travail forcé auquel il était contraint de se livrer chaque jour, du matin jusqu’au soir, était peu favorable à la rêverie, et lui rendit, en cette circonstance, un éminent service en détournant son esprit de ces pensées nouvelles.

Pas une seule fois il ne lui vint à l’esprit de faire une nouvelle excursion à travers la grotte. Au contraire, à l’entrée proprement dite des souterrains, c’est-à-dire à la bouche même du long boyau aboutissant à la première grande salle, il apporta avec sa brouette une quantité de briques, de ciment, etc., et il construisit un mur épais, montant jusqu’à la voûte. Il ferma ainsi hermétiquement le passage, en ayant bien soin de ne ménager aucune porte.

Il aménagea ensuite cette partie de sa demeure avec un soin particulier ; il y transporta ses fûts de cidre de première qualité, ses barils d’huile, de vinaigre, de graisse, de cire, ses chandelles, ses bougies. Il en fit, en un mot, son entrepôt le plus important.

Il est vrai que, s’il avait absolument voulu pénétrer de nouveau dans l’intérieur du souterrain, une journée de travail lui aurait plus que suffi pour rétablir un passage. Il le savait et ne prétendait pas s’enlever les moyens de partir quand cela lui plairait. Il voulait tout simplement se mettre à l’abri d’une fantaisie subite ou d’un coup de tête qu’il redoutait. Pendant qu’il ferait le travail nécessaire pour rétablir le passage, il aurait le temps de la réflexion et pourrait corriger l’ardeur d’un premier mouvement. S’il partait, ce ne serait donc qu’après avoir bien pesé et bien mûri, dans son esprit, sa détermination. Ce calcul, fort sensé de la part d’un homme de cet âge, prouvait une grande maturité d’esprit, une grande force de caractère, et surtout la résolution bien arrêtée de tenir loyalement la promesse qu’il s’était faite à lui-même.

Il fit plus encore. Un matin, il monta à son observatoire, et il amena définitivement le drapeau qui, depuis si longtemps, flottait à la pointe de son mât de pavillon.

Que lui importait maintenant ce signal ? Il lui devenait inutile, puisque ses amis, renseignés par l’homme au burnous, savaient, à n’en pas douter, la position exacte de l’endroit où il avait trouvé un refuge.

Lui-même n’avait-il pas découvert un passage qui lui permettrait de quitter la corniche, quand le moment de le faire serait arrivé ?

Maître désormais de sa destinée, il jugeait inutile et indigne de lui d’attirer l’attention d’étrangers dont les secours arriveraient trop tard.

On était aux premiers jours du mois de mai.

Dix mois s’étaient écoulés depuis la visite fantastique que lui avait faite l’homme au burnous, pendant une nuit d’orage, et huit mois depuis le jour qu’il avait exécuté l’exploration des souterrains au fond desquels se trouvaient enfouies les sources du Guiers-Vif.