Il avait vingt-et-un ans et demi. C’était un homme. Sa vie accidentée, en plein air, les travaux auxquels il se livrait constamment, avaient considérablement développé chez lui la vigueur physique et la force morale. Il paraissait beaucoup plus âgé qu’il ne l’était en réalité. Il était doué de cette beauté mâle qui caractérise les hommes véritablement forts. Se physionomie, douce et énergique à la fois, était éclairée par un regard franc et un peu rêveur ; sa barbe, fauve, touffue, molle et fine, se joignait aux longues boucles soyeuses de ses cheveux blonds tombant à profusion sur ses épaules et lui donnait une ressemblance saisissante avec un lion au repos ; on sentait l’étincelle prête à jaillir sous les longs cils dont ses yeux bleus étaient à demi voilés.
Chaque année, il célébrait le triste anniversaire de sa séquestration sur la corniche. C’était une cérémonie bien triste par les souvenirs qu’il rappelait, mais il avait su la rendre pieuse et presque gaie en en faisant la fête des souvenirs.
Ce jour-là, par la pensée, il conviait tous ses amis à sa table, s’entourait d’eux, mettait le couvert de chacun. Malheureusement, ce couvert restait vide, mais le souvenir de celui qui devait l’occuper y venait prendre place. Les amis de Marcel étaient donc là, près de lui ; il les servait, causait avec eux, les interrogeait, souriait à leurs réponses. En un mot, pendant plusieurs heures que durait ce repas fantastique, dont lui seul, non seulement faisait les honneurs, mais prenait en réalité sa part, il vivait dans un rêve dont son cœur se faisait le complice. Cette feinte, au lieu de l’attrister, augmentait son énergie, en lui faisant faire un salutaire retour sur lui-même et en le rappelant dans le passé.
Le repas terminé, il se levait, saluait ses hôtes invisibles avec un sourire trempé de douces larmes, et leur donnait rendez-vous pour l’année suivante, par cette phrase qui contenait une espérance :
— Merci de vos conseils et de votre inaltérable amitié, vous tous qui m’êtes si chers. Dieu permettra peut-être qu’à notre prochaine réunion, nous soyons plus heureux encore que nous ne l’avons été cette fois, et que le nuage qui nous sépare sera dissipé pour toujours.
Le soir, il enlevait les couverts et les sièges, et, pendant toute l’année, il ne se servait ni des uns ni des autres.
N’était-ce pas une simple et touchante cérémonie ? Ne prouvait-elle pas une foi profonde dans l’avenir de la part de ce malheureux si tristement délaissé dans ce désert ?
Pour la troisième fois, il allait donc célébrer l’anniversaire de son abandon, ou, comme il le disait, la fête des souvenirs.
Cette fois, plus que les autres, il avait fait de grands préparatifs. Cinq ou six jours à l’avance, il avait préparé les éléments d’un repas froid et chaud, dont un grand cuisinier aurait été jaloux.
Il était devenu, non seulement un excellent boulanger, mais encore un cuisinier et un pâtissier émérites. Il avait confectionné trois pâtés : un de sanglier, un de gelinottes, un de faisan. Venaient ensuite des côtelettes, un gigot de mouton, un lièvre rôti, un quartier de sanglier, des cailles, des perdrix, une oie grasse, des poissons de plusieurs sortes, truites, brochets, etc.