Des légumes, petits pois, haricots verts, pommes de terre, petits pois hâtifs, champignons. Ces primeurs, aussi bien que les fraises et les cerises du dessert, étaient venues en serre, car Marcel, nous l’avons mentionné plus haut, avait, depuis un an, construit une serre chaude fort bien disposée, grâce à une assez grande quantité de verre qu’il avait trouvée dans le trésor des religieux et dont il avait cru pouvoir se servir. Des fromages, de la crème et des gâteaux de toutes sortes complétaient le dessert, dont la variété et l’ordonnance auraient fait venir l’eau à la bouche des gastronomes les plus en renom de cette gourmande contrée.
Les boissons laissaient à désirer. Le cidre seul et le lait en faisaient les frais ; car, pour rien au monde, le solitaire n’aurait consenti à toucher aux vins et aux liqueurs trouvés par lui dans le trésor de l’église.
Mon ami Pierrot et Mme Gigogne, parfaitement dressés à ce service, dont ils s’acquittaient à merveille, étaient chargés de changer les assiettes, de verser à boire et de placer tour à tour les plats sur la table.
On voit qu’il ne s’agissait pas d’un banquet vulgaire. Marcel avait résolu, cette année, de célébrer la fête des souvenirs dans la maisonnette du plateau des religieux, c’est-à-dire, pour employer son langage, dans sa maison de campagne. Il s’y était installé deux jours à l’avance avec ses ours, ses chiens et ses loutres, les fidèles amis dont il ne se séparait jamais, et il avait fait transporter dans une charrette, par Jean-Pierre, tout ce qu’il supposait devoir lui être nécessaire pour la fête.
Depuis un an, le plateau des religieux avait subi de très grands changements.
Marcel avait tracé une large route à travers la forêt, de la maisonnette à la grotte des religieux. Il avait reculé considérablement la lisière des bois et avait défriché de grands espaces de terrain, dont il avait fait des prairies artificielles. Poussé par nous ne savons quel pressentiment, il avait, autant que possible, rétabli, jusqu’à une trentaine de mètres au dehors, la pente du chemin détruit par les bandits, après l’assassinat des fugitifs. Malheureusement, il n’avait pu aller au-delà à cause des difficultés, insurmontables pour un homme seul, qui s’étaient dressées à l’improviste devant lui. Il avait entrepris ce travail, il ne savait trop pourquoi, et il l’avait abandonné sans regret.
Il ne visitait d’ailleurs que très rarement cette partie du plateau. Il l’évitait même, à cause des souvenirs tristes et lugubres qu’elle lui rappelait, et dirigeait ses travaux d’un autre côté.
La maisonnette, maintenant, était le point central d’une étoile formée par cinq routes, qui, toutes, y venaient aboutir. Ces routes se terminaient par d’immenses prairies, les unes naturelles, les autres artificielles. Marcel, en effet, avait besoin d’une grande quantité de fourrage pour nourrir, l’hiver, ses chèvres, ses moutons et ses ânes, aussi semait-il à foison les sainfoins, les vesces, la luzerne et les trèfles. Les animaux restés à l’état sauvage ne s’en faisaient pas faute, à la vérité, mais le solitaire ne leur cherchait pas noise, sachant bien qu’il faut que tout le monde vive, et que ces troupeaux, d’ailleurs, constituaient pour lui des réserves pour l’avenir.
Le jour de la fête des souvenirs était donc arrivé. Marcel cuisinait depuis le matin. Il avait, dès huit heures, transporté à la maisonnette une fournée entière de petits pains tout chauds, dorés et croustillants, de l’aspect le plus engageant. Il était dans son coup de feu.
Il y avait quelque chose de touchant et d’étrange à la fois dans l’ardeur et le soin qu’il mettait à préparer ce repas, auquel, il ne le savait que trop bien, lui seul, de tous les convives, répondrait à l’appel. Mais il n’avait pas l’air de s’en douter ; dès le lever du soleil, il avait été comme transfiguré ; le rêve commencé au réveil devait durer jusqu’au soir, sans que rien ne vînt l’interrompre.