Vers dix heures, il s’occupa à mettre le couvert. Ce n’était pas une petite affaire. Les places étaient fixées chaque année de la même façon ; Marcel s’y prenait à l’avance afin de n’être pas en retard. Le banquet devait commencer à midi précis ; c’était un peu tard pour déjeûner.
— Mais, disait le jeune homme avec un bon sourire, plusieurs de mes amis viennent de loin, il faut leur donner le temps d’arriver.
Et il procédait à l’arrangement du couvert avec autant de soin et de minutie que s’il eût véritablement attendu ses fantastiques convives.
Ceux-ci, en comptant Marcel, étaient au nombre de quatorze ; ils comprenaient tous ses amis, ceux de son père et son père lui-même, car il n’avait jamais voulu croire, malgré le long silence gardé par celui-ci, qu’il fût mort.
Voici comment les convives devaient se ranger à table.
Michel Sauvage, le père de Marcel, présidait le banquet ; Jacques Chrétien occupait sa droite et Marcel sa gauche. En face de Marcel se plaçait l’homme au burnous ayant à sa gauche Claire Sauvage et à sa droite Mariette Chrétien. A gauche de Marcel était placée Jeannette Chrétien, sa mère adoptive, puis maître Corbon, le notaire, Jérôme, le forestier, et M. Paquet, qui se trouvait ainsi auprès de Mariette. A la droite de Jacques, Mme Paquet, le docteur Cavalier, Madeleine, la femme de Jérôme, puis Pierre Morin, qui devenait ainsi le voisin de Claire Sauvage.
Cette fois, lorsque les places eurent ainsi été désignées, Marcel s’aperçut que Jérôme et M. Paquet se trouvaient placés l’un auprès de l’autre, et que cela rompait la symétrie entre les convives. Il se frappa le front et ajouta un couvert, celui de Mlle Paquet, la sœur de lait et l’amie dévouée de sa sœur, qu’il plaça entre les deux hommes.
Au lieu de quatorze convives, il y en avait donc quinze.
Ce changement opéré, Marcel se hâta de charger la table de hors-d’œuvre, beurre, radis roses, poissons conservés à l’huile, saucisson de sanglier, etc. Puis il plaça les pâtés et les autres grosses pièces froides.
Depuis quelque temps, tout en mettant son couvert, il était forcé, presque à chaque instant, de faire taire les chiens, qui, contrairement à leurs habitudes, grondaient sourdement en mettent le museau à terre et soufflaient avec force. Préoccupé par ce qu’il faisait, il n’apportait à cela aucune importance. Ses chiens, d’ailleurs, se calmèrent bientôt d’eux-mêmes. Petiote, qui avait semblé d’abord la plus inquiète, s’était tue tout à coup, et s’était mise à remuer la queue avec fureur. Les petits cris qu’elle poussait furent imités aussitôt par les autres chiens.