La jeune femme prit son rouet, car jamais elle ne restait inactive, et s’assit entre les deux hommes.

Michel passa la main sur son front comme pour en chasser les derniers nuages qui obscurcissaient son esprit, sourit, et s’adressant à Jacques d’un ton de bonne humeur :

— Verse à boire, ami Jacques, dit-il.

Il alluma un cigare et trinqua avec son ami.

— Écoute-moi, reprit-il, en reposant sur la table le verre où il avait à peine trempé ses lèvres. Malgré lui, sa tristesse reprit le dessus et ce fut avec une certaine hésitation et la voix un peu tremblante qu’il continua, bien qu’il fît de visibles efforts pour paraître gai et indifférent :

— Tu as sans doute entendu parler, ami Jacques, des États-Unis de l’Amérique du Nord. C’est une nation nouvelle encore, mais industrieuse, intelligente, audacieuse, et qui marche à pas de géant dans la voie du progrès. Rien ne l’arrête ni ne la décourage dans la ligne qu’elle s’est tracée dès le début ; elle a juré de se suffire à elle-même et de s’affranchir ainsi du patronage commercial de la vieille Europe.

— Oui, j’ai entendu parler de cela, répondit Jacques ; à mon avis les Américains ont raison d’essayer de ne plus être tributaires des nations européennes ; mais je ne vois pas ce qui, dans tout cela, peut te porter ombrage, à toi, Michel !

— Ombrage, à moi ? Mais je pense absolument comme toi à, ce sujet, ami Jacques, et j’applaudis de tout mon cœur aux progrès accomplis par les Américains.

— Eh bien, alors ?

— Tu vas me comprendre. Les Américains viennent d’entreprendre la sériciculture sur une grande échelle. Non contents d’élever des vers à soie, ils ont fondé plusieurs fabriques de soieries qui sont en pleine activité et produisent, dit-on, de fort belles étoffes. Le commerce de Lyon s’est tout naturellement ému de cette concurrence qui se dresse tout à coup devant lui ; les fabricants se sont réunis, une commission a été désignée pour se rendre aux États-Unis, y étudier les procédés employés par les Américains et s’assurer de visu que ces procédés ne font courir aucun risque à la fabrication lyonnaise.