— Et naturellement, dit Jacques avec une ironie triste, le choix est tombé sur toi et tu vas partir pour les États-Unis ?

— Oui, mon ami, dans dix jours je m’embarquerai au Havre pour me rendre à New-York, dit-il en détournant les yeux.

Jacques allait répondre, mais sa femme lui fit un signe du doigt et elle dit à Michel :

— Pourquoi ne pas nous parler franchement, monsieur Michel ? lui dit-elle d’un air peiné. Pourquoi essayer de nous donner le change, à nous qui vous aimons et avons droit à toute votre confiance ? C’est vous, vous seul, monsieur, qui avez insisté pour que cette mission vous fût confiée… vous voulez partir, quitter la France, où vous avez tant souffert, et où vous souffrez encore. Si ce prétexte vous avait manqué, vous en auriez trouvé certainement un autre ; vous vouliez partir à tout prix ; cette occasion s’est offerte à vous, vous l’avez aussitôt saisie au passage.

— Eh bien oui ! je l’avoue, ma bonne Jeanne, vous avez raison, c’est moi, moi seul, qui ai voulu partir.

— Sans doute avec la résolution arrêtée de ne jamais revenir, n’est-ce pas, Michel ? dit Jacques avec reproche.

— Non, mes bons amis, s’écria-t-il vivement ; cette pensée n’est jamais entrée dans mon cœur. Je ne reviendrai que lorsque je me sentirai assez fort pour braver impunément, ou du moins sans des douleurs trop grandes, les poignants souvenirs qui, ici, se dressent à chaque pas devant moi.

— Oui, cela est possible, dit Jacques en regardant sa femme.

— Mais, dit la fermière, il me semble que, si long que soit un voyage en Amérique, il ne peut se prolonger au delà de quelques mois, un an au plus, quand on a un but déterminé pour ce voyage.

— Mon véritable but, ma chère Jeanne, répondit vivement Michel, est ma guérison morale. Or, des années peuvent s’écouler avant qu’elle soit complète.