— Des années ! s’écria-t-elle en joignant les mains, et vos enfants : votre fils, votre fille, que vous aimez tant, que deviendront-ils, pendant cette longue absence ?
— J’ai tout prévu et réglé afin qu’ils n’aient pas à en souffrir. Rassurez-vous, mes amis, quand on entreprend un voyage comme celui que je vais faire, on prend certaines précautions ordonnées par la prudence, car on sait quand on part et on ignore quand on reviendra. D’ailleurs, on peut être à l’improviste surpris par la mort.
— Oh ! s’écria le fermier.
— Que dites-vous donc là, monsieur Michel ? fit Jeannette avec reproche.
— Ne craignez rien, mes amis, dit-il avec un sourire triste. Le suicide, à mes yeux, est un crime et une lâcheté. La douleur peut me tuer, mais jamais, je vous le jure, la pensée ne me viendra de hâter cette mort. Je n’en parle donc que comme d’un événement possible et qu’un homme honnête doit toujours prévoir afin d’y être préparé. J’ai fait un testament dans lequel je te nomme, Jacques, tuteur de mon fils, dont M. Paquet sera le subrogé-tuteur. Ma fille restera dans la famille de mon associé, M. Paquet, que je nomme son tuteur. Lui et toi vous êtes mes meilleurs et mes plus sûrs amis. Trois cent mille francs placés sur première hypothèque par mon notaire seront partagés entre mon fils et ma fille à l’époque de leur majorité ; cette somme augmentera des intérêts accumulés jusque-là et se trouvera à peu près double. Je te laisserai en sus une somme de dix mille francs destinée à l’éducation de mon fils, éducation que tu dirigeras comme il te plaira, pourvu que tu en fasses un honnête homme, énergique, travailleur et capable de soutenir, sans se laisser abattre, la rude bataille de la vie, ce que je n’ai pas eu, moi, la force de faire, parce que j’ai été gâté par un bonheur facile et que je n’ai pas, peu à peu, appris à dompter la douleur. Tu vois où cela m’a conduit. Je ne veux pas qu’il en soit de même pour mon fils.
— Je te promets, Michel, dit le fermier avec une profonde émotion, que je tenterai l’impossible pour faire de Marcel un homme, et je réussirai, j’en suis sûr ; pars donc sans regrets et reviens-nous guéri pour toi-même et surtout pour tes enfants.
— Je tâcherai, mon ami, dit Michel en serrant affectueusement la main du fermier ; et qui sait ? peut-être cette existence étrange à laquelle je vais être condamné opérera-t-elle cette cure que tous mes amis s’accordent à déclarer impossible en France.
— Reverrez-vous votre fils avant votre départ ? lui demanda la fermière.
— Non ! Je lui ai fait mes adieux ce soir. Si je le voyais, ma résolution pourrait faiblir, peut-être n’aurais-je plus le courage de me séparer de lui et il importe que je parte. J’ai envoyé tous mes bagages à Grenoble, car je ne veux pas m’arrêter à Lyon, où de chers souvenirs et la vue de ma fille risqueraient de me faire renoncer à ce voyage. Je quitterai la ferme au lever du jour ; mon départ de Grenoble est fixé à dix heures du matin.
— Eh bien ! je t’accompagnerai, dit le fermier avec un sourire triste ; je veux qu’en quittant ton pays, le dernier visage que tu voies soit celui d’un ami.