— Le croyez-vous ? demanda-t-il, en se grattant le front.

— J’en suis sûr.

Le notaire avait fait prévenir M. Paquet, le fabricant arriva la main tendue ; les trois hommes déjeûnèrent ensemble et causèrent des raisons qui avaient amené Jacques à Lyon. M. Paquet partagea l’opinion du notaire ; Jacques fut donc contraint de consentir à ce qu’ils voulaient ; le jour même il repartit pour les Alouettes, roulant certain projet dans sa tête.

Son plan était tout dressé ; si malheureusement son ami mourait pendant son voyage, il accepterait le legs généreux qu’il lui faisait dans son testament, mais pour rien au monde, il n’aurait consenti à profiter des fermages et de la somme que Michel lui avait prêtée. Le notaire refusant péremptoirement de recevoir cet argent, Jacques prit un terme moyen. Il résolut d’acheter chaque année avec le produit des fermages et la somme destinée à éteindre sa dette des pièces de terre au nom de Marcel, de les faire valoir et de les donner à son fils adoptif quand sonnerait l’heure de la majorité. Il créerait ainsi au jeune homme, sans rien dire, une belle propriété agricole que celui-ci exploiterait ensuite au mieux de ses intérêts.

Ayant ainsi mis sa conscience en repos et sauvegardé les intérêts de son pupille et les siens propres, il rentra à la ferme tout heureux d’avoir trouvé cette combinaison qui arrangeait tout. Michel, quand il reviendrait, serait libre de modifier les choses à sa fantaisie ; mais il n’aurait pas de reproches à lui adresser.

Le système d’éducation adopté par Jacques fut des plus simples ; avant de s’occuper du moral, il voulut développer le physique du jeune homme en le rendant fort, adroit, leste et hardi. A huit ans, Marcel paraissait en avoir douze, tant il était habile à tous les exercices du corps. Il était grand, élancé, possédait une vigueur extraordinaire pour son âge ; son adresse et sa dextérité étaient véritablement incroyables. Son père adoptif était émerveillé de ses progrès en toutes choses. Quand Marcel eut douze ans, Jacques avait découvert à Saint-Laurent-du-Pont un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans, orphelin et pauvre, mais possédant une instruction profonde. Il se nommait Pierre Morin et vivait misérablement dans ce village perdu. Le fermier l’alla trouver et lui fit ses conditions : il s’agissait d’instruire Marcel, non pas en le faisant asseoir sur le banc des écoles, le brave Jacques trouvait cette méthode déplorable, mais en faisant avec lui de longues courses à travers le massif montagneux, et surtout en faisant se dérouler sans cesse sous les yeux de l’élève le grand et magnifique spectacle de la nature, en fatiguant le corps et laissant l’esprit actif, sain, et en état de bien comprendre.

Pierre Morin comprit les explications un peu confuses du fermier et promit de s’y conformer. Sûr d’avance du bon résultat de ce système d’éducation toute pratique, il ne demanda que cinq ans pour obtenir le succès désiré.

— C’est bien, dit le fermier, vous serez logé, nourri, chauffé à la ferme ; vous recevrez deux vêtements par an et 1,000 fr. d’appointements. A la fin de la cinquième année, si je suis satisfait du résultat acquis, vous toucherez 5,000 francs de gratification.

Pierre Morin accepta les larmes aux yeux. Ces propositions généreuses le sauvaient pour le présent et lui ouvraient l’avenir.

Marcel et Pierre Morin furent bientôt au mieux ensemble. Le jeune professeur était redevenu presque un enfant pour se mettre à la portée de celui qu’il était chargé d’instruire ; il voulait devenir l’ami de son élève afin que ses leçons lui parussent plus agréables. Hâtons-nous de constater que Marcel n’était pas complètement illettré. Jeannette, la fermière, avait, pendant les longues veillées d’hiver, appris à son fils adoptif à lire, à écrire et à compter, sans que celui-ci en éprouvât le moindre ennui ou la moindre fatigue, lui donnant des leçons pour ainsi dire en jouant. Dès que Marcel avait su lire, la fermière lui avait donné des livres à sa portée, à la fois amusants et instructifs. Un grand désir de savoir s’était alors emparé de ce jeune esprit ainsi préparé à recevoir toutes les impressions qui lui seraient données.