Les leçons commencèrent sans que Marcel soupçonnât que son nouvel ami Pierre Morin fût placé près de lui comme professeur.
Alors les habitants de la ferme eurent sous les yeux le spectacle à la fois le plus singulier et le plus intéressant ; les leçons commençaient au lever du soleil et ne se terminaient qu’au moment où l’on se couchait. Tout était prétexte à enseignement ; on étudiait en labourant, en hersant, en semant, en arrangeant une roue, en piquant les bœufs de l’aiguillon, en gardant les moutons, en pansant les chevaux, en nageant, en chassant, en faisant de longues courses dans les montagnes. Bref, pas une minute n’était perdue, et cependant le travail de la ferme allait toujours.
Cinq années bien employées avaient produit un résultat admirable : grâce aux principes solides et aux notions justes qu’il avait reçues, Marcel, dont l’instruction était presque terminée, devinait facilement ce qu’il ignorait encore. Il causait et discutait avec son professeur durant leurs longues courses à travers les montagnes, courses qui se prolongeaient souvent pendant plusieurs jours. Alors les deux montagnards, faits à toutes les intempéries des saisons et dont le corps était de fer, campaient où la nuit les surprenait ; assis en face l’un de l’autre, devant un feu de pin, ils mangeaient de bon appétit les produits de leur chasse ou de leur pêche, les fruits des forêts et les herbes comestibles, cresson de fontaine et oseille des prés. Ils parlaient alors de mille sujets intéressants, car il y a toujours quelque chose à apprendre quand on a devant soi la nature grandiose des hautes altitudes, ou la fertilité inépuisable des vallées. Ils revenaient ensuite gaîment à la ferme, riant et causant toujours, précédés en éclaireur par une magnifique chienne du Mont-Saint-Bernard, âgée d’un an à peine, cadeau précieux de M. Paquet, que Marcel avait élevée et à laquelle il avait donné, sans doute par antiphrase, le nom de Petiote, c’est-à-dire toute petite, car cet admirable animal était presque aussi gros qu’un lion.
Petiote s’était attachée à Marcel, couchait au pied de son lit et ne le quittait jamais. Marcel, de son côté, avait une vive affection pour la bonne bête.
Le jeune homme avait seize ans maintenant. Son père, parti pour l’Amérique depuis douze ans, n’avait jamais donné de ses nouvelles. Tout le monde le croyait mort. Marcel seul, bien qu’il eût à peu près oublié son visage, espérait toujours le revoir et soutenait avec une inébranlable conviction que son père vivait et qu’il reviendrait. Depuis trois ans, la gentille Mariette, la fille de Jacques et de Jeannette, avait été mise dans une excellente pension de Grenoble, où elle terminait son éducation. Elle venait de temps en temps passer quelques jours aux Alouettes. Ces courts séjours comblaient de joie les deux enfants, qui s’aimaient comme frère et sœur. Telle était la situation de nos peu nombreux personnages au moment où notre récit va entrer dans une phase nouvelle et très intéressante pour Marcel Sauvage.
Ces courts séjours comblaient de joie les deux enfants (page 39).
On était en 1849, vers la fin du mois de mai. On vit un jour arriver à la ferme un homme d’une taille élevée, portant de grands cheveux et une longue barbe qui commençaient à grisonner. Il portait à peu près le costume des montagnards savoisiens ; mais par-dessus ses vêtements il s’enveloppait frileusement dans un large et épais burnous de couleur marron, dont le capuchon habituellement relevé sur sa tête laissait difficilement voir ses traits aux lignes sévères, pâles et émaciées. Il portait en bandoulière une espèce de grande musette en toile écrue, en forme de carnier, remplie, disait-on, de mille choses disparates, plantes sèches, flacons de formes bizarres remplis de liqueurs multicolores, instruments étranges, boîte oblongue en peau de chagrin, fermée à clé. Tout cela le faisait considérer comme un rebouteux et un sorcier par les superstitieux paysans qu’il rencontrait dans la plaine et sur la montagne. Il s’appuyait en marchant sur un de ces longs et solides bâtons de houx terminés par une forte pointe d’acier, et qui sont d’un si grand secours pour les voyageurs qui parcourent les régions abruptes et montagneuses.
Personne ne savait ni d’où venait, ni qui était ce singulier personnage. On ne lui connaissait pas de demeure, mais on supposait qu’il devait être domicilié en Savoie aux environs du village des Échelles. Loin d’ailleurs d’être à charge à ceux qu’il visitait, il leur était souvent utile, soit en donnant un bon conseil, soit en distribuant des médicaments aux malades pauvres, soit même quelquefois en glissant quelque pièce blanche dans la main des nécessiteux.
Tout le monde l’aimait et le respectait malgré ses allures étranges et un peu mystérieuses ; comme on ne savait rien de certain sur son compte et qu’on ignorait jusqu’à son nom, les paysans, quand ils parlaient de lui entre eux, le nommaient l’homme au burnous à cause du singulier manteau dans lequel il s’enveloppait. Cette qualification n’avait pas tardé à être généralement adoptée, et bientôt l’étranger ne fut plus désigné autrement. Depuis son apparition dans le pays, l’homme au burnous n’était pas encore venu du côté de la ferme des Alouettes. Plusieurs fois, Marcel l’avait rencontré, pendant ses longues courses dans les montagnes ; il avait même, en le voyant herboriser, échangé quelques mots avec lui, de sorte qu’il existait une espèce de connaissance, sinon de liaison, entre eux. Un matin on vit cet homme arriver à la ferme.