Selon son habitude, il était enveloppé soigneusement dans son burnous, marchait très vite et faisait de grandes enjambées en s’appuyant sur son bâton ferré. Jacques Chrétien accueillit le mystérieux personnage d’une façon hospitalière et cordiale : il le fit déjeûner avec lui, puis, à la surprise générale, le fermier s’enferma avec l’homme au burnous, et tous deux eurent une conversation qui se prolongea pendant plusieurs heures, et à la suite de laquelle Jacques, malgré tous ses efforts pour se contenir, laissa voir sur son visage une émotion singulière.
L’homme au burnous partit comme il était venu ; mais à compter de ce moment, il fit des visites de plus en plus fréquentes à la ferme, dont il devint, pour ainsi dire, un des commensaux ordinaires, de sorte que l’on s’accoutuma à le voir et que, s’il tardait quelque peu à paraître, on s’inquiétait de son absence. Le fermier le voyait toujours arriver avec joie et semblait même lui témoigner une certaine déférence, dont on s’était d’abord un peu étonné, mais qui, avec le temps, finit par sembler toute naturelle.
Dès la première visite de l’homme au burnous à la ferme, Marcel s’était senti une vive sympathie pour cet homme singulier ; cette sympathie se changea rapidement de part et d’autre en une profonde amitié. Bien souvent l’énigmatique étranger rencontrait, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, Marcel et Pierre Morin ; il se joignait à eux, et tous trois faisaient ensemble de longues excursions dans les montagnes. Pendant ces promenades, l’homme au burnous, quand l’occasion s’en présentait, déployait avec une bonhomie presque touchante une connaissance singulière des choses, une solide et vaste érudition, dont il ne faisait pas parade, mais qui profitait grandement à Marcel et lui ouvrait des aperçus et des horizons nouveaux. L’homme au burnous ne venait pas une seule fois à la ferme sans apporter à son jeune camarade — c’est ainsi qu’il nommait Marcel — quelque bon livre que celui-ci dévorait et qui devenait ainsi le prétexte de longues et intéressantes causeries, toujours avantageuses pour le jeune homme. Un matin, Pierre Morin, Marcel et Petiote s’étaient mis gaîment en route dans le but de rencontrer l’homme au burnous, qui, contrairement à ses habitudes, n’avait pas depuis près de quinze jours paru aux Alouettes. Cette longue absence inquiétait Marcel et les autres habitants de la ferme. Jacques Chrétien lui-même semblait soucieux de rester si longtemps sans nouvelles de son singulier visiteur. Marcel et Pierre Morin causaient, ainsi qu’ils le faisaient toujours, lorsque tout à coup Petiote donna de la voix avec fureur et s’avança en faisant des bonds immenses, du côté du Guiers-Mort, dont les promeneurs n’étaient éloignés que d’une portée de pistolet, au plus. En ce moment, le torrent subissait une des ces crues violentes si communes au printemps dans tous les cours d’eau qui descendent des montagnes ; son murmure habituel s’était déjà transformé en un grondement, et les eaux grossissantes bouillonnaient en franchissant avec rage les quartiers de roche qui s’opposaient à leur passage. Marcel, en levant la tête, aux abois stentoriens de sa chienne, aperçut l’homme au burnous engagé dans un gué de la rivière ; or, à ce moment, ce gué n’était plus praticable à cause de l’impétuosité du courant. Ce fait avait sans doute échappé à l’homme au burnous absorbé par ses pensées. Le danger était grand et terrible. Marcel s’élança vers la rivière en criant et faisant des gestes pour attirer l’attention du vieillard et le faire ainsi retourner sur ses pas. Malheureusement le mugissement des eaux rendit inutiles ses avertissements, qui ne furent pas entendus. Soudain il poussa un cri de terreur et se précipita en avant en redoublant de vitesse. Le vieillard, s’apercevant sans doute tout à coup du danger qu’il courait, avait essayé de regagner la rive d’où il était parti, mais une pierre minée par les eaux avait roulé sous son pied. Marcel le vit battre pendant un instant l’air de ses bras, puis perdre l’équilibre, tomber à la renverse dans la rivière écumante et disparaître sous les flots.
En ce moment le jeune homme arrivait sur la rive : se débarrassant en un tour de main de tout ce qui pouvait le gêner, il se jeta résolument à l’eau. La chienne l’avait précédé ; l’intelligente Petiote avait plongé et elle reparaissait, faisant de vigoureux efforts pour amener à la rive le vieillard, qu’elle avait happé par son vêtement.
L’homme au burnous avait perdu connaissance. Marcel nagea vers lui et le saisit de façon à lui maintenir la tête hors de l’eau, en le poussant doucement vers la rive. Mais ce n’était pas là chose facile à cause du courant rapide de la rivière et des tourbillons impétueux que faisaient entre les amas de roches entassées les eaux furieuses du torrent. D’autre part, les berges rocheuses et à pic n’offraient guère prise au courageux nageur. Cependant, grâce à ses efforts combinés avec ceux de sa vaillante chienne, il parvint à déposer à terre le corps inanimé du malheureux vieillard.
Il était temps : les forces de Marcel étaient complètement épuisées ; vingt fois il avait failli être englouti par les eaux ; il tomba sur l’herbe, à demi évanoui auprès de l’homme qu’il avait si bravement sauvé.
Après s’être vigoureusement secouée, en poussant deux ou trois cris joyeux, Petiote s’était mise à lécher le visage de son maître, tandis que Pierre Morin prodiguait ses soins à l’homme au burnous. Marcel revint presque aussitôt à lui et il se joignit à Morin pour secourir le vieillard.
Après un quart d’heure d’angoisses, Marcel eut la joie de voir le noyé donner quelques signes de vie et finalement ouvrir les yeux.
— Cher enfant !… tels furent les premiers mots qu’il prononça avec une indicible expression de tendresse et de reconnaissance. C’est à vous que je dois la vie, je ne l’oublierai pas.
— A moi, et surtout à Petiote, répondit le jeune homme en riant. Sans son aide, je crois que nous serions restés tous deux au fond de la rivière.