Pierre Morin avait été nommé, grâce à la protection de Jacques Chrétien et d’autres de ses amis, régisseur général d’une immense exploitation agricole, située dans les environs de Grenoble. Cette propriété appartenait à un des plus riches agronomes du département de l’Isère, qui, grâce à sa philanthropie éclairée, avait rendu et rendait encore de très grands services au pays. Marcel avait vu partir son excellent professeur avec un mélange de tristesse et de joie.

Du reste, la joie ne tarda pas à l’emporter dans son cœur sur la tristesse, grâce à l’homme au burnous, qui s’était, de son propre mouvement, chargé de remplacer Pierre Morin près de lui et de terminer cette éducation si bien dirigée et qui, d’ailleurs, avait, depuis longtemps déjà, passé de la théorie à la pratique. En effet, Jacques Chrétien, le jour où son fils adoptif avait accompli sa dix-septième année, avait célébré cet anniversaire par un grand repas, ainsi que c’est la coutume dans ces contrées où les plus humbles comme les plus riches professent un culte pour la gastronomie. Il y avait réuni tous les employés de la ferme, métayers, pasteurs, valets et ouvriers, sans oublier l’homme au burnous, qu’il avait fait asseoir à sa droite, entre lui et sa femme.

Au dessert, le fermier posa la main sur l’épaule de Marcel, placé à sa gauche, et, après avoir trinqué à la santé du héros de la fête, il l’avait solennellement nommé sous-directeur de la ferme des Alouettes, aux appointements de deux mille cinq cents francs par an, avec cinq pour cent dans les bénéfices de l’exploitation.

Cette nomination, devenue nécessaire à cause des agrandissements successifs faits par le fermier, fut accueillie avec des cris de joie par tous les assistants. Ceux-ci, en effet, avaient eu mainte occasion d’apprécier la bonté de cœur du jeune homme, son intelligence et ses vastes capacités ; quand on considérait l’âge encore si tendre du nouveau sous-directeur, on pressentait que son expérience ne ferait qu’augmenter chaque jour.

Le lendemain, Marcel entra en fonctions, et la ferme reprit son aspect accoutumé. Mais bientôt l’influence intelligente et sympathique du jeune sous-directeur se fit sentir, et Jacques Chrétien se félicita de jour en jour davantage du choix qu’il avait fait pour lui venir en aide. Quelques mois se passèrent ainsi.

Le jeune homme avait formé certains plans d’amélioration qu’il se proposait d’appliquer dans la ferme. Il les exposa à l’homme au burnous, les discuta avec lui et montra les lettres qu’il recevait de Pierre Morin. Ces plans étaient bons, avantageux et d’une exécution facile. Mais Marcel ne voulait rien risquer sans la certitude de réussir. Il lui fallait, pour cela, aller passer quelques jours auprès de son ancien professeur, s’identifier avec ces améliorations si prônées, les faire siennes et pouvoir ainsi les appliquer sans tâtonnements et avec une certitude de succès.

L’homme au burnous approuva les hésitations du jeune homme ; il le félicita de sa modestie et l’engagea vivement à confier à son père adoptif ses projets, qui auraient sans aucun doute son approbation. Il lui promit d’user de sa propre influence pour appuyer sa requête, et d’être son compagnon de route jusqu’à l’exploitation dont Pierre Morin était régisseur. Tous deux resteraient là dix ou quinze jours, ainsi que, dans chacune de ses lettres, l’ancien et aimé professeur le demandait.

La requête de Marcel fut favorablement accueillie par Jacques Chrétien. Il remit à son fils adoptif l’argent nécessaire pour acquérir les graines et les outils dont il trouverait à propos d’enrichir la ferme, lui recommanda surtout de ne pas faire d’économies mal entendues et de profiter de son voyage à la ville pour remonter sa garde-robe.

Le lendemain, au lever du soleil, Marcel, après avoir embrassé à plusieurs reprises ceux qui lui tenaient lieu de famille, quitta la ferme en compagnie de l’homme au burnous.

La distance entre les Alouettes et Grenoble est de sept ou huit heures, suivant l’itinéraire qu’on choisit. La voie la plus commode eût été de passer par Saint-Laurent-du-Pont et Voiron. La plus courte était de remonter le Guiers-Mort jusqu’au Désert et de descendre à la ville par le Sappey. On renonça à la première voie parce qu’elle était la moins pittoresque, à la seconde parce que les deux voyageurs, l’ayant faite cent fois, la connaissaient à fond. Ils choisirent un chemin plus long et résolurent de se diriger sur Grenoble en passant par Saint-Jean-d’Entremont, l’Alpette et la vallée du Graisivaudan. Des citadins auraient reculé devant cet itinéraire, qui ne parut qu’une promenade agréable aux deux vigoureux montagnards, accoutumés à courir par monts et par vaux, à travers les chemins les plus difficiles. Ils étaient d’ailleurs convenus de faire le trajet à pied, le sac sur le dos, afin de jouir, dans toute leur splendeur, des accidents pittoresques de la route et des admirables paysages qui se dérouleraient sous leurs yeux comme un magique caléidoscope.