Ce n’avait pas été sans un serrement de cœur secret que le jeune homme s’était éloigné de la ferme. C’était la première fois qu’il entreprenait un si long voyage et qu’il allait faire une absence si prolongée. Il se sentait, malgré lui, en proie à une sourde tristesse, et un caractère moins bien trempé eût vu là un sombre pressentiment. Il avait une religion trop éclairée et un esprit trop ferme pour se laisser aller à ses faiblesses ; il réagit contre une tristesse que rien ne justifiait, et, après quelques pas, il reprit toute sa gaîté sereine. Tout à coup, de formidables aboiements se firent entendre ; il tourna la tête et aperçut, arrivant à pleine course, Petiote, sa belle chienne du Saint-Bernard, qu’il n’avait pas voulu emmener, et qu’il avait attachée à son départ. La pauvre bête avait tant pleuré en voyant s’éloigner son maître, que Jacques Chrétien s’était senti ému et lui avait rendu la liberté. Dans le premier moment, le jeune homme voulut renvoyer l’animal à la ferme ; il lui intima même l’ordre de retourner sur ses pas d’un ton sec et fâché, que jamais jusqu’alors, il n’avait pris avec elle. Mais la bonne bête se roula en pleurant à ses pieds. Elle fixait sur lui un regard si suppliant et si doux qu’il ne put y résister. Comme son père adoptif, il se laissa attendrir et céda d’autant plus volontiers que son compagnon de route prit parti pour Petiote et intercéda vivement en sa faveur.

— C’est bien, mademoiselle, dit Marcel en la flattant doucement ; puisque notre vieil ami le désire, vous me suivrez, mais soyez sage !

— Vous avez raison de pardonner à Petiote, dit en souriant l’homme au burnous. Il ne faut jamais dédaigner même les plus humbles dévouements. L’amitié d’un pauvre chien est souvent plus précieuse que celle d’un homme.

— Oh ! mon vieil ami, dit gaîment le jeune homme, vous n’êtes pas, il me semble, en veine de tendresse pour l’humanité !

— C’est que ma vie est déjà longue, répondit le vieillard en hochant la tête ; j’ai appris à connaître les hommes, et, pour un bon sujet, j’en ai trouvé cent de foncièrement mauvais. Le chien, c’est autre chose ! il suit son instinct, qui est fait de noblesse et de dévouement. Vous comprendrez plus tard cette vérité ; l’expérience, cette rude maîtresse, vous fera connaître les péripéties de cette impitoyable bataille de la vie : là, chacun combat pour soi, prêt à tout faire pour écraser l’adversaire qui lui fait ombre !… le chien, lui, si doux, si bon, si dévoué, a fait dire en riant à un grand penseur fantaisiste : « Ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est le chien. » Si quelque jour, ce dont Dieu vous garde, mon jeune camarade, vous avez besoin du dévouement de Petiote, vous reconnaîtrez l’exactitude de cet aphorisme.

— Je l’admets dès à présent, mon vieil ami, dit en riant le jeune homme. Mais voyez donc quel admirable paysage.

Un silence complet s’établit alors entre eux. Peu après avoir quitté le village d’Entre-Deux-Guiers, ils avaient, en suivant le Guiers-Vif, atteint la base des hautes montagnes entre lesquelles il s’est tracé son cours. Ils s’étaient alors engagés dans un véritable sentier de chèvres, où ils avaient besoin de toute leur adresse et d’une attention soutenue pour ne pas perdre l’équilibre et ne pas rouler au fond de l’abîme qu’ils côtoyaient à une hauteur vertigineuse.

Ce sentier, car le nom de route me pouvait lui être appliqué, se nommait le Grand-Frou (Grand-Affreux) et longeait la crête des montagnes aux pieds desquelles coule le torrent.

Les deux compagnons s’étaient donc engagés sur ce chemin abrupt, dont ils sortirent sains et saufs, grâce à leur adresse, à leur agilité de montagnards et surtout aux longs bâtons ferrés sur lesquels ils s’appuyaient. Quant à Petiote, elle courait en avant avec une désinvolture aussi grande que si elle eût trotté en rase campagne. Après avoir gagné, non sans fatigue, le village et la vallée d’Entremont, les voyageurs s’engagèrent dans d’étroits sentiers qui grimpent en lacets le long de l’Alpette ; puis descendirent du côté de la riche et plantureuse vallée du Graisivaudan, dont l’aspect, véritablement enchanteur, arrachait à Marcel des cris d’enthousiasme.

Ils s’arrêtèrent alors, car ils reconnurent qu’il leur était matériellement impossible d’arriver à Grenoble avant la nuit close.