— Nous désirons parler à M. Pierre Morin, le régisseur de ce domaine, reprit Marcel, qui n’avait pas remarqué l’espèce d’entente si rapidement établie entre son compagnon de route et le concierge.

— Si vous voulez me suivre, messieurs, reprit ce dernier en s’inclinant, j’aurai l’honneur de vous conduire moi-même près de M. le Régisseur.

Le concierge ferma la porte de sa maisonnette et précéda les deux visiteurs.

CHAPITRE VI
Dans lequel il est prouvé qu’en voyage, si l’on sait où l’on veut aller, on ignore très souvent où l’on arrive.

Le concierge se dirigea, suivi des deux voyageurs, vers un immense bâtiment composé de plusieurs corps de logis séparés entre eux par de vastes cours. Ce bâtiment, qu’on appelait la ferme ou l’exploitation, renfermait les écuries, les étables, la laiterie, les pressoirs, la buanderie, les fours, les magasins, les granges, etc., etc., le tout établi dans des conditions parfaites d’hygiène et de confort.

A peine si les ouvriers, entièrement absorbés par leur besogne, jetaient un regard sur les nouveaux venus qui passaient près d’eux.

Marcel n’avait jamais rien vu de pareil au spectacle qui se déroulait sous ses yeux. Il n’avait pas encore imaginé une telle activité et un tel déploiement de moyens matériels et intellectuels, mis, d’une façon si simple, au service d’une pensée unique de bien-être et de progrès.

Pour la première fois, l’immense puissance de l’industrie et du commerce, qui concentrent toutes les forces vives de la nature et de la science dans le but d’enrichir une nation et d’établir sa prépondérance sur des bases indestructibles, lui apparaissait. Ses yeux s’ouvraient, son cerveau bouillait ; il était en proie à une admiration qu’il n’essayait même pas de dissimuler. Du reste, cela lui aurait été impossible. Il restait immobile et stupéfait devant ces machines-outils, dont la plupart lui étaient inconnues et destinées à remplacer le travail manuel et à accomplir en une heure la tâche que vingt hommes laborieux, remplis de vigueur, n’auraient pu faire en un jour. Il pensait à la modeste ferme des Alouettes, en progrès elle aussi pourtant, mais dont les moyens d’action restreints s’oubliaient ici. Il comprenait que quinze jours passés dans cette magnifique exploitation lui révéleraient un monde nouveau et donneraient un corps aux pensées qui, depuis longtemps déjà, fermentaient dans son esprit.

Au centre d’un magnifique jardin maraîcher s’élevait une maison assez grande, composée de deux étages surmontés de mansardes et affectant la forme d’un pavillon d’une architecture simple, mais pleine de goût. C’est vers cette maison que le guide conduisait les deux voyageurs. Après avoir monté les quelques marches d’un élégant perron double fait de cette pierre rose des Alpes qui de loin ressemble à du marbre, les voyageurs pénétrèrent dans la maison, dont la porte, ouverte à deux battants, semblait inviter à entrer. Ils firent quelques pas dans un vaste corridor, puis le concierge ouvrit une porte et leur dit ces deux mots :

— C’est ici.