— Ouais ! dit-il, cette marmite n’a pas été laissée pendue ainsi pour rien. Le maître de la hutte, avant de sortir, a mis probablement son déjeûner ou son dîner sur le feu, afin de le trouver cuit et prêt à être mangé à son retour ; mais le feu, qui, peut-être, devait durer toute la journée, s’est éteint, faute d’une quantité suffisante de combustible ; il ne reste plus que des cendres. Notre homme a dû quitter son logis de très bonne heure, au lever du soleil probablement. Si je rallumais le feu ! En rentrant, il trouverait son dîner à point, et, reconnaissant du service que je lui aurais rendu, il m’en offrirait ma part. Nous ferions ainsi connaissance dans d’excellentes conditions. Et il ralluma le feu.

Il se pencha vers la cheminée et souleva la marmite, qu’il décrocha et posa sur l’aire. Elle était très lourde. Il enleva le couvercle.

La marmite était pleine jusqu’aux deux tiers de sa profondeur. Sur toute sa surface s’étendait une couche de graisse jaunâtre, sur laquelle pointaient çà et là, comme des rochers sur l’océan, des morceaux de pommes de terre et des oignons. Au centre, une substance noirâtre, sèche, dure et arrondie, émergeait et ne pouvait être qu’un quartier de viande.

— Oh ! oh ! murmura le jeune homme, voilà qui est étrange. Il est évident que ce ragoût, quel qu’il soit, a cuit longtemps pour s’être ainsi réduit, il n’est pas moins certain que le feu s’est éteint faute d’aliments. Trois jours au moins doivent s’être écoulés depuis que le propriétaire de cette demeure a préparé et mis au feu ce ragoût avant de s’éloigner. Il est certain pour moi maintenant que le malheureux ne reparaîtra pas. Voici ce qui a dû se passer :

Sorti pour faire paître son troupeau, dont les chèvres qui m’ont si miraculeusement sauvé faisaient partie, quand il a vu le ciel prendre un aspect menaçant, il a voulu regagner son gîte et mettre ses bêtes en sûreté ; il a donc repris en toute hâte la route qui devait le ramener ici ; mais l’orage l’a surpris à l’improviste, et l’éboulement survenu, coupant le sentier, lui a rendu tout retour impossible. Que sera-t-il devenu, lui, le pauvre malheureux, au milieu de la fureur des éléments déchaînés ? Dieu veuille qu’il ait réussi à sauver sa vie !

Quelle coïncidence bizarre ! Tandis que cet infortuné se voyait arrêté et empêché de regagner ce plateau, moi, par contre, je m’y trouvais retenu de force, par suite du même événement. Peut-être est-ce un bonheur pour moi que les choses aient eu lieu ainsi. Cet homme, en descendant dans la vallée, aura raconté les causes qui l’ont chassé de la montagne, car je ne puis admettre qu’il soit mort ; cette pensée serait trop douloureuse.

Tout en se livrant, avec son adresse habituelle, à ces occupations culinaires, il ne put s’empêcher de penser que le pâtre, en préparant avec tant de soin son dîner, ne se doutait guère que ce ne serait pas lui qui le mangerait.

Puis Marcel alla au hangar, qui était fort grand et surtout très élevé et très profond. Il était séparé en deux étages à peu près à la moitié de sa hauteur. La partie supérieure servait de grenier et était presque remplie de bottes de paille. Le bas servait d’écurie pour les chèvres ; des crèches étaient appliquées contre la cloison du fond. Une épaisse litière était étendue sur le sol ; une quantité assez considérable de chèvres et de moutons pouvait s’abriter sous ce hangar, complètement couvert d’ailleurs. Une ample provision de bois scié ou en javelles était emmagasinée dans un angle. Près d’un amas assez modeste de pommes de terre, des bottes d’aulx et d’oignons étaient suspendues à la muraille par de longs clous.

— Bon ! fit en riant Marcel, quand il les aperçut ; je reconnais à ces condiments la nationalité de mon prédécesseur. Il n’y a que les Provençaux capables de faire de telles provisions !

Il vit dans un coin un petit baril presque rempli d’huile, et deux autres, de proportions un peu plus considérables, pleins aussi, mais il ne put dire de quoi ; seul, le baril d’huile était percé et possédait une cannelle.