— Voilà, s’écria-t-il, qui me sera d’un grand secours pendant les journées pluvieuses et les longues veillées d’hiver. Avec ces beaux outils, on peut défier l’ennui.
Au-dessus du sac, à l’examen duquel Marcel se décida enfin à procéder, un long et large tube en fer blanc était retenu par trois courroies. Il y trouva les quelques mains de papier, les crayons, les plumes, le canif et la petite bouteille d’encre qu’il avait achetés à son passage à Grenoble.
— Bon, dit-il en riant, je pourrai tenir un journal de mes faits et gestes. Cela n’est pas à dédaigner, les pensées qu’inspire la solitude doivent être justes et intéressantes. D’ailleurs, Robinson dans son île, s’il m’en souvient bien, tenait un journal ; ce sera un nouveau point de ressemblance entre nous.
Tout en parlant ainsi, Marcel avait défait les boucles de son sac et l’avait ouvert.
— Oh ! oh ! voici quelques vêtements et du linge. Dieu soit loué ! Voyons un peu : cinq chemises en toile toutes neuves, deux pantalons et deux vareuses en solide coutil, une douzaine de mouchoirs, quatre paires de bas de laine, deux gilets de chasse en étoffe chaude et moelleuse. J’en ai là pour longtemps, d’autant plus que j’en prendrai grand soin. Si en effet je suis condamné à rester ici diverses années, il me serait fort difficile de renouveler ma garde-robe. Mais qu’est ceci ? Des lames de scie roulées comme des ressorts de montre ! Il y en a huit de plusieurs dimensions ; celles-ci sont des lames destinées à une scierie à eau. Ce brave Pierre n’a pas oublié que mon père adoptif a depuis longtemps le désir de monter sur le Guiers-Mort une petite usine de cette nature. Voilà maintenant des lames de rabot de plusieurs dimensions et de formes diverses : lame à raboter, lame à tenons, lames à mortaises. Le bois ne manque pas ici, je me charge d’emmancher convenablement ces précieux outils. Bon ! voilà une poire à poudre, des cartouches à balle et des cartouches à plomb de numéros variés ; j’ai des munitions pour longtemps. Qu’est-ce encore cela : oh ! le charmant elzévir ! les Essais de Michel Montaigne ? Oh ! mon vieux philosophe, tu seras mon consolateur et mon soutien quand sonneront les heures de tristesse et de découragement. Mais qu’est-ce que je sens donc là entre deux chemises dans une boîte en carton ?
Il prit la boîte et l’ouvrit ; elle contenait une superbe et excellente montre en or de Leroy ; deux chaînes de gilet, l’une en or, l’autre en argent, étaient jointes à la montre. Dans la boîte se trouvait placé également un papier plié en quatre ; Marcel l’ouvrit et en lut le contenu ; il avait des larmes plein les yeux, larmes de joie, d’attendrissement et de reconnaissance.
Ce papier contenait ces simples mots. Le jeune homme les relut vingt fois avec la plus sincère et la plus profonde émotion.
« Cher Marcel, cette montre complète les surprises que je m’étais promis de te faire, comme une faible preuve de mon éternelle amitié. Nul n’est dans le secret de l’avenir ; je veux que dans quelque situation que tu te trouves, heureux ou malheureux, en regardant cette montre, tu penses à moi comme à l’homme qui t’aime plus que tout au monde, pour le bien que tu lui as fait. Si tu es heureux, mon souvenir te sera agréable en te rappelant un être heureux qui te doit son bonheur ; si tu es malheureux, mon exemple te donnera du courage.
« Ton frère par le cœur, Pierre Morin. »
Marcel, en proie à une émotion poignante, demeura longtemps les regards obstinément fixés sur ce billet qu’il tenait dans ses mains et que ses larmes l’empêchaient de relire. Il soupirait et se laissait aller à la plus amère mélancolie sans même tenter de réagir contre l’abattement général qui le paralysait.