Jacques sans rien dire à sa femme, de peur de l’effrayer, lança donc ses amis et ses ouvriers dans toutes les directions, et prit lui-même la route du Grand-Frou, qu’il atteignit, comme par miracle, au plus fort de l’orage, après avoir fait des prodiges d’adresse et de témérité.

Il s’engagea résolument sur l’effroyable sentier. Nous nous sentons impuissants à rendre les péripéties horribles de cette marche au-dessus de l’abîme béant, au milieu d’une obscurité opaque, avec la lutte multiple contre les périls du chemin raviné par la pluie, contre l’ouragan en fureur.

Telle était l’œuvre accomplie par Jacques Chrétien pendant cette nuit sinistre ; il revenait blessé, mais non vaincu par cette lutte ardente.

Malgré son insuccès apparent, l’absence même de toute trace du passage de son fils adoptif sur le Grand-Frou avait redoublé son énergie ; l’espoir commençait à renaître sourdement dans son cœur. En effet, si celui qu’il avait cherché avec tant d’opiniâtreté avait sans doute échappé à la fureur de l’ouragan, certainement on ne tarderait pas à le voir paraître. Quand Jacques rentra aux Alouettes, il s’attendait presque à y retrouver Marcel, blessé peut-être, mais bien vivant.

Cet espoir fut trompé. Jacques Chrétien remercia chaudement ses amis et ses serviteurs ; mais loin de joindre ses lamentations aux leurs, il essaya de les réconforter et de leur prouver que l’absence même de traces était une preuve de l’existence de Marcel. Peut-être aussi Marcel, pour des raisons encore inconnues, mais certainement sérieuses et qu’il expliquerait à son retour, avait-il été contraint de reculer son départ de Beaurevoir. On ne tarderait pas sans doute à en être informé.

Cette seconde hypothèse semblait même au brave fermier la plus probable. Marcel devait en ce moment souffrir lui-même de l’anxiété dans laquelle, malgré lui, il plongeait ses amis ; et non moins certainement il ferait cesser ces inquiétudes aussitôt que cela serait possible.

— D’ailleurs, ajouta avec un bon sourire le fermier, s’il tarde trop à revenir, je l’irai chercher moi-même et je vous le ramènerai.

Une seule personne secoua la tête avec découragement et continua à fondre en larmes. C’était Jeannette, la fermière. Son mari s’évertua vainement à la convaincre, elle demeura obstinément incrédule.

— Non ! se bornait-elle à répondre. Mon cœur me le dit, et le cœur ne se trompe pas. Notre pauvre Marcel est perdu pour nous.

— Femme, tu es folle, disait le fermier ; rien ne nous prouve qu’il soit mort.