— Allez donc, et que Dieu vous garde ! dit la fermière avec une indicible autorité.

En un tour de main, le fermier fut prêt pour le départ.

Jérôme, lui aussi, avait été en proie à une vive inquiétude quand l’orage avait éclaté. Il savait que Marcel était alors en pleine montagne ; mais le temps était trop mauvais pour qu’il fût possible de se mettre immédiatement à sa recherche. Dès le matin, au lever du soleil, le brave montagnard s’était mis résolument en route. Quand il eut fait un quart de lieue dans la montagne, au milieu de difficultés sans nombre, il constata que les traces laissées par Marcel et qu’il avait suivies jusque-là, cessaient tout à coup. Il essaya en vain de remettre sur sa piste son chien du Saint-Bernard, qu’il avait tout exprès emmené avec lui. L’animal ne retrouva rien. Son maître reconnut alors, d’après les traces qu’il avait relevées, que Marcel avait dû s’égarer et que la fatalité, comme pour l’entraîner à une perte certaine, l’avait conduit précisément au centre de la région où le fléau avait sévi avec le plus de rage. Cette découverte terrifia d’autant plus Jérôme, qu’il remarqua que, dans la direction où le jeune homme avait marché, le sol était complètement bouleversé. Des centaines d’arbres déracinés gisaient pêle-mêle au milieu de quartiers de roche tombés des hauts sommets et interrompaient complètement le passage, qu’ils obstruaient d’infranchissables barricades. La journée s’avançant, le montagnard rebroussa chemin à son grand regret ; mais il se promit de revenir le lendemain. Ses nouvelles recherches ne furent pas plus heureuses que celles de la veille et il rentrait désespéré lorsqu’à quelques pas à peine de sa maisonnette, il rencontra le fermier des Alouettes et l’homme au burnous. Jérôme avait acquis une certitude pendant sa double exploration : que Marcel, surpris par l’ouragan, n’avait pas eu le temps de descendre dans les vallées. Il en conclut qu’au cas où il n’aurait pas été tué par la chute d’un arbre ou d’un quartier de roc, sa situation devait être des plus précaires. Après une longue conférence, les trois hommes résolurent, d’un commun accord, de continuer leurs recherches et de s’ouvrir un passage sur les traces de Marcel, n’importe par quel moyen.

Le lendemain, accompagnés d’une dizaine de montagnards recrutés par Jacques Chrétien, ils s’enfoncèrent de nouveau dans la montagne. Cette fois ils étaient en nombre ; ils entreprirent aussitôt la tâche difficile de déblayer le terrain.

Ce travail fort rude se prolongea pendant assez longtemps, au grand désespoir du fermier et de ses deux compagnons. Il fallut plusieurs jours d’efforts opiniâtres pour réussir à ouvrir un passage tel quel à travers ce chaos inextricable de débris de toutes sortes, emmêlés et enchevêtrés les uns dans les autres. Ce sentier improvisé, impraticable pour tout autre que des montagnards, avait à peine une lieue de long quand force fut aux ouvriers de s’arrêter.

Un immense éboulement, en modifiant complètement l’aspect du sol, avait ouvert un gouffre énorme que nulle puissance humaine n’aurait réussi à franchir. Or, indice alarmant, depuis quelques instants, Jérôme avait de nouveau retrouvé les traces bien marquées, dans le sol détrempé, du passage de Marcel et de son chien ; ces traces suivaient presque la lèvre du gouffre sur un assez long parcours ; elles s’arrêtaient brusquement au milieu d’un amas de rochers suspendus sur l’abîme. Les trois hommes rebroussèrent chemin le cœur navré. Ils avaient presque perdu tout espoir de retrouver même le corps meurtri du malheureux jeune homme. En arrivant à la maisonnette, ils trouvèrent Pierre Morin, qui, prévenu le matin par les soins du fermier, s’était hâté d’accourir. A la suite d’un échange assez triste de l’opinion de chacun sur la catastrophe dont Marcel avait été la victime, Pierre Morin, après avoir écouté attentivement ses trois compagnons, trancha nettement la question. D’après lui, le jeune homme avait été certainement surpris par l’orage ; mais devait-il nécessairement s’ensuivre qu’il eût perdu la vie ? Quelle preuve avait-on qu’il eût été entraîné dans le gouffre ou qu’il eût trouvé la mort de toute autre façon ?

Marcel était jeune, hardi, vigoureux, très habile à tous les exercices du corps. Il avait le pied sûr des montagnards et il avait dû, à n’en pas douter, lutter désespérément contre la tempête. Il avait avec lui un chien dont l’infaillible instinct et la remarquable sagacité avaient suffi pour avertir son maître des dangers terribles qui le menaçaient. N’est-il pas probable que le chien et l’homme, unissant leurs efforts, aient réussi l’un par l’autre à se sauver et à découvrir un abri sûr contre la tempête ? Il ne s’agit donc plus que de découvrir l’endroit où tous les deux se sont réfugiés, ce qui n’est qu’une question de temps et de patience.

— Marcel, continua Pierre Morin, portait avec lui des vivres en quantité suffisante pour être garanti de la faim pendant plusieurs jours, plus d’une semaine même, en les économisant ; je connais trop notre ami pour ne pas être certain qu’il n’a pas manqué de prendre cette précaution. Le jeune régisseur conclut donc à la nécessité de continuer les recherches, dussent-elles durer un mois et même davantage ; il ajouta que, pour commencer, il serait sage d’interroger tous les pâtres, dont plusieurs étaient arrivés déjà depuis quelques jours de la montagne. Qui sait ? l’un deux aurait peut-être d’utiles renseignements à fournir sur le sort de Marcel.

Les observations de Pierre avaient été accueillies avec joie par ses trois compagnons. On résolut donc de se mettre à l’œuvre dès le lendemain. Un rendez-vous général fut indiqué pour un jour fixé à l’avance à la ferme des Alouettes.

Au moment où nous reprenons notre récit, cette sorte d’enquête durait depuis quinze jours sans avoir produit aucun résultat. Les quatre hommes commençaient à se décourager ; l’espoir qu’ils avaient caressé s’affaiblissait de plus en plus.