— Expliquez-vous, au nom du ciel ! s’écria la fermière en joignant les mains avec angoisse.
— Parlez ! parlez ! dirent les trois hommes d’une seule voix.
— Voici la chose en deux mots, reprit Pierre Morin. Je revenais vers huit heures de ce côté, lorsque le hasard me conduisit près d’un pâtre qui s’installait sur un plateau avec ses moutons pour la nuit. Je m’arrêtai, poussé par je ne sais quel mouvement inconscient, et j’entamai la conversation avec lui. Aux premiers mots qu’il me dit, je reconnus un Provençal. — Vous êtes bien en retard, lui dis-je ; vos camarades doivent s’être partagé les meilleurs pâturages. Il vous faudra vous avancer très loin pour trouver un endroit convenable pour votre troupeau. — C’est vrai, me répondit-il, mais il n’y a pas de ma faute. — Comment cela ? lui demandai-je. — Eh donc ! fit-il, je n’ai pas eu de chance : je m’étais installé dans d’excellentes conditions il y a plus d’un mois, avant tous mes camarades. — Bon ! repris-je, pourquoi tant de hâte ? — Té ! voilà, reprit-il en ricanant, il y a quatre ans, le hasard me fit découvrir une corniche assez étendue, ayant de l’herbe et de l’eau à foison, avec des bois et des prairies naturelles. Elle était située dans une position agréable, à l’abri du vent du nord ; il y régnait, par suite, une température d’une douceur exceptionnelle. C’était une vraie bénédiction du bon Dieu, quoi !… Et il ponctua cette phrase d’un soupir. Vous comprenez bien que je gardai pour moi ma découverte, reprit-il ; je n’étais nullement désireux de la partager avec d’autres. J’avais raison, n’est-ce pas ? — Certes, répondis-je. Pourquoi donc avez-vous quitté une si belle position ? — Té ! fit-il, ce n’est pas moi, c’est elle, qui m’a quitté. — Hum ! lui dis-je, je ne comprends pas trop. — C’est cependant bien simple, vous allez voir, dit-il. Je m’étais donc installé sur ma corniche, où je m’étais bâti un cabanon ; un beau matin, au lever du soleil, voulant mener mes moutons et mes chèvres manger sur les rochers les lichens dont ils sont friands, j’eus l’idée de sortir de mon domaine. Me voilà parti sur les versants, dans les rochers ; mais le temps se brouille, je réunis à la hâte mon troupeau, boucs et chèvres en tête, et je reprends le chemin de la corniche. Mais un orage terrible éclate, tonnerre, éclairs, pluies et vents ; tout à la fois. Je me pressais tant que je pouvais, quand tout à coup moutons et chèvres se mettent à s’enfuir de toutes parts. Barbillot, mon chien, au lieu de les rassembler, se sauve de son côté. Tout à coup je sens la terre trembler sous mes pieds et pan ! un éboulement terrible me barre le chemin, détruit mon sentier conduisant à mon cabanon et ouvre un gouffre énorme entre moi et mon plateau. J’étais ruiné du coup… J’avais naturellement laissé chez moi tout ce que je possédais. Plus moyen d’y arriver, le passage n’existait plus. J’étais furieux, mais j’avais tort. En effet, si j’étais resté sur la corniche, il m’aurait été impossible d’en sortir, je le reconnus bientôt ; un seul sentier y conduisait, et l’éboulement l’a détruit : donc le bon Dieu m’a protégé. — C’est juste, lui répondis-je, vous auriez été exposé à mourir de faim sur votre corniche. — Pour ça, dit-il, il n’y a pas de danger ! Tout y est en abondance sans compter mes provisions que j’y avais apportées pour tout le temps de mon séjour. Ce qu’il y a de plus drôle, ajouta-t-il, c’est que pendant que je regardais une demi-douzaine de mes chèvres bondissant sur le plateau pour rejoindre leur étable, je crois avoir aperçu à la lueur d’un éclair, car il faisait noir comme dans un four, un homme arrêté presque sur le bord et de l’autre côté du précipice qui venait de se creuser ; si ma mémoire ou ma vue ne m’ont pas trompé, il avait avec lui un grand chien de montagne.
— Hein ? s’écrièrent les trois hommes d’une seule voix, que dites-vous donc là ?
— Ce que m’a raconté le pâtre, répondit Pierre Morin. Mais il n’est pas bien sûr de ce qu’il a vu, à cause de la distance d’abord, et ensuite de l’obscurité, qui était profonde.
— C’est égal, mon ami, s’écria l’homme au burnous avec agitation, il fallait…
— Faire ce que j’ai fait, interrompit en souriant Pierre Morin ; je lui ai offert dix louis s’il consentait à me conduire à cette corniche.
— Et…? dit l’homme au burnous haletant.
— Et il a accepté. J’ai pris rendez-vous avec lui pour demain à deux heures après le lever du soleil.
— Merci ! merci, mon ami, s’écria avec une indicible émotion l’homme au burnous. Il vit, maintenant j’en suis sûr, cet homme a dit la vérité. Il a bien vu : on n’invente pas de tels détails. Il vit !… oh ! je le sauverai !