— Nous vous y aiderons, dit Pierre Morin avec âme.

— Oui, oui, mes amis, je compte sur vous. Il vit ! nous trouverons un passage.

— Nous en ferons un au besoin, s’écria Jacques Chrétien.

— Dieu a fait un miracle en sa faveur, murmura la fermière, il ne laissera pas son œuvre incomplète. Vous le sauverez, j’en suis sûre, pauvre Marcel !

Le pâtre tint rigoureusement sa promesse. Il répéta son récit de la veille et il conduisit les quatre hommes à l’endroit précis où avait eu lieu l’éboulement. L’homme au burnous et ses compagnons constatèrent avec douleur que le pâtre avait dit vrai. Il n’existait pas de passage, toute communication était matériellement impossible avec la corniche. — Il faudrait un miracle ! murmura Jérôme entre ses dents. — Ce miracle, avec l’aide de Dieu, je l’accomplirai, dit l’homme au burnous en levant vers les cieux ses yeux rayonnants d’espoir et de courage.

CHAPITRE XII
Comment Marcel Sauvage fit la connaissance de mon ami Pierrot et de madame Gigogne et ce qui s’ensuivit.

Nous quitterons la ferme des Alouettes ; deux mois se sont écoulés depuis que nous avons laissé Marcel Sauvage livré à lui-même ; il est donc temps de revenir à lui, maintenant surtout que nous avons rapporté les efforts dévoués, mais infructueux, tentés par ses amis pour le délivrer. Qu’il nous suffise, pour l’instant, d’avoir la certitude qu’ils savent où l’orage l’a jeté comme une épave et qu’ils redoubleront d’énergie et d’opiniâtreté pour le sauver. Le jeune homme, d’ailleurs, sur la corniche où il était confiné, était bien loin de soupçonner les tentatives désespérées faites en sa faveur par ses amis.

Prisonnier en plein pays civilisé, entouré de riches centres de populations rurales, à peine éloigné de quelques lieues de la ferme où s’était écoulée son enfance, Marcel se trouvait cependant aussi isolé que s’il eût été abandonné, après un naufrage, sur une des îles inconnues de l’archipel Dangereux. Tous les bruits du monde venaient mourir sans écho contre l’implacable muraille de rochers et les gouffres immenses dont son refuge était environné de toutes parts comme d’un cercle d’airain.

Les pâtres des Alpes sont, pour la plupart, de pauvres paysans des parties méridionales de la France. Suivant une coutume de date immémoriale, ils s’engagent sur les anciennes voies romaines, dont, seuls, ils connaissent les traces, et où de vieilles lois les protègent encore ; ils accomplissent ainsi, à pied, d’énormes trajets, payant aux propriétaires dont ils traversent les champs le droit de poussière. Devant eux s’avancent d’immenses troupeaux de moutons, en tête desquels se trouvent quelques chèvres, des béliers et des boucs, et enfin deux ou trois ânes étiques et faméliques chargés d’un mince bagage. Ces troupeaux, qui viennent de chercher, sous les cailloux roulés des plaines de la Crau, une maigre pitance, vont s’engraisser pendant six mois sur les plateaux des Alpes, où ils trouvent de gras et abondants pâturages. Bêtes et gens font peine à voir, lorsqu’ils traversent les villages pendant leur long trajet ; n’ayant que la peau sur les os, c’est à peine s’ils peuvent marcher ; mais, dès qu’ils sont arrivés à leur destination, ils se refont rapidement, et, en quelques jours, deviennent méconnaissables. Or, le plus grand nombre de ces pâtres méridionaux sont des montagnards aussi. Après que leurs moutons ont, suivant leur pittoresque expression, retourné tous les cailloux de la Crau, ils vont chercher des pâturages plus fertiles sur les sommets et forment une population nomade, entièrement distincte de celle avec laquelle, pendant six mois, ils seront en relation. Ces rapports, d’ailleurs, sont rares et peu réguliers ; les bergers vivent seuls sur les hauts plateaux alpestres et ne communiquent, pour ainsi dire, qu’entre eux. C’est ainsi qu’ils conservent toutes les coutumes et les usages de leurs pays, et, entre autres, une façon de se parler d’une montagne à l’autre, en se houpant ; on les entend s’appeler par des hââou ! poussés d’un accent plaintif, qui gémit dans l’air comme le son du cor. Ce hââou est tellement strident, qu’il s’entend de fort loin et domine même le fracas de la tempête. Il y a quelque chose de merveilleusement sauvage dans ces appels retentissants, envoyés à travers les airs, d’une montagne à l’autre, soit pour souhaiter la bienvenue aux arrivants, soit pour réclamer des secours pressants. Cette langue étrange a des mélodies d’une douceur et d’une énergie incroyables, qui saisissent et émeuvent ceux mêmes qui l’entendent sans la comprendre. C’est un souvenir touchant qui réjouit le cœur des pauvres montagnards, en leur rappelant la terre natale, dont ils sont, pour bien longtemps, éloignés. Le jour où les amis de Marcel, guidés par le pâtre, avaient atteint le lieu de l’éboulement, ils étaient restés pendant plus d’une heure, penchés sur la lèvre même du gouffre ; à plusieurs reprises, unissant leurs voix, ils avaient houpé leur ami, par ce hââou strident et cadencé, dans l’espoir de le voir apparaître.

Malheureusement, ils s’égosillèrent en vain ; aucune réponse ne leur fut faite, et le jeune homme resta muet et invisible. Marcel était trop éloigné sans doute, et trop absorbé par ses travaux, pour les entendre.