De même que tous les montagnards, Marcel savait houper. Bien des fois, pendant ses excursions dans les montagnes, lui aussi avait poussé son hââou d’appel, mais les bruits se dénaturent aux angles des rochers, et les sons s’interceptent quand ils frappent les gigantesques murailles. Si Marcel perçut ces appels répétés, il ne les entendit que vaguement et les confondit avec les bruits sans cause appréciable qui s’élèvent parfois du fond des ravins et montent en rumeurs indistinctes jusque sur les plus hauts plateaux. Le solitaire resta donc dans l’ignorance la plus complète de la visite que ses amis avaient voulu lui faire.
La petite colonie de la corniche s’était accrue dans certaines conditions assez avantageuses pour Marcel.
Fort occupé par ses travaux, le jeune homme laissait à sa chienne la plus grande liberté. Celle-ci courait, de-ci, de-là, en quête de quelque gibier. Souvent, elle passait ainsi, en courses à travers les prairies et les bois, des journées entières, et ne revenait qu’à l’heure du dîner.
Un soir, Marcel, au moment de se mettre à table, s’aperçut que Petiote n’était pas rentrée. Fort inquiet de cette longue absence, il résolut de se mettre à sa recherche. Il se leva et quitta sa hutte, malgré l’obscurité, qui commençait à devenir intense. En vain il battit la campagne pendant la moitié de la nuit ; en vain, il appela Petiote et la chercha dans tous les endroits où il espérait la rencontrer ; ses investigations furent inutiles, et il retourna à la hutte, fort triste et accablé de fatigue.
Quand il rentra dans la maisonnette, un cri doux et plaintif, qu’il reconnut aussitôt, sembla lui souhaiter la bienvenue ; mais les ténèbres étaient si complètes qu’il n’y voyait goutte. La chienne n’accourut pas auprès de lui, ainsi qu’elle en avait l’habitude ; cela l’inquiéta fort ; il la crut blessée. Il se hâta d’allumer la lampe ; dès qu’un rayon lumineux éclaira la chambre, il poussa un cri de surprise et de joie. Petiote n’était pas blessée : couchée sur sa litière, au pied du lit de son maître, elle allaitait deux petits chiens, ronds comme des boules, et fixait sur son maître des regards attendris, pétillants d’intelligence ; Marcel lui présenta une grande écuelle de lait, qu’elle lappa d’un trait. Une heure environ après que Marcel s’était mis en recherche, Petiote était rentrée à la hutte, portant un de ses petits à sa gueule. Après l’avoir déposé soigneusement sur la litière, elle était allée chercher le second, qu’elle avait rapporté de même. Voilà pourquoi, à son retour, le jeune homme, avait trouvé la bonne mère installée sur son lit de paille, avec sa progéniture.
Cette surprise, nous l’avons dit, fut agréable à Marcel, qui adorait sa chienne. N’était-ce pas sa seule compagnie, son amie dévouée ?
Les petits, fort beaux et de pure race, étaient un mâle et une femelle. Marcel nomma aussitôt le chien Briffaut et la chienne Ravaude.
Une semaine plus tard, et à quelques jours d’intervalle, ses chèvres mirent bas. Il les vit, un matin, entrer dans la cabane, flanquées chacune de deux petits. Son troupeau se trouvait ainsi plus que doublé.
Cependant Marcel ne perdait pas son temps. Il suivait, avec cette ténacité qui était le côté saillant de son caractère, le programme multiple qu’il s’était tracé tout d’abord.
Trois semaines avaient suffi au solitaire, maintenant habitué et résigné à sa captivité, pour terminer les principales réparations de la hutte. Il avait ajourné les améliorations intérieures qui pouvaient attendre, résolu, avant toute chose, de mettre la grotte en état de le recevoir un peu avant le commencement de la saison d’hiver.