Marcel savait, par expérience, combien les changements de temps sont fréquents et rapides dans les montagnes, avec quelle rigueur le froid s’y fait sentir. Il ne voulait pas être pris au dépourvu ; il comprenait combien il lui importait, au contraire, d’être complètement installé dans son habitation d’hiver, avant l’arrivée du froid, de la neige et de la pluie.

Voici, en peu de mots, le plan dressé par Marcel.

Il avait, après y avoir rêvé plusieurs jours, résolu de construire, devant l’entrée de la grotte et lui servant en quelque sorte d’obturateur, une espèce de maison rustique, comme celles dont il avait lu la description dans plusieurs relations de voyages. Les aventuriers américains en construisent de semblables, en quelques jours, pour se défendre contre les attaques des tribus sauvages ; ils y établissent aussi des comptoirs de traite, où viennent les trouver les chasseurs indiens de l’Amérique du Nord. Ces cabanes ou huttes, d’une architecture très primitive, sont cependant d’une solidité à toute épreuve et peuvent au besoin servir de forteresse. De plus, comme elles sont parfaitement closes, elles sont très chaudes, sans qu’il soit nécessaire d’y faire beaucoup de feu.

D’abord, afin d’éviter l’humidité, il faut, sur tout l’emplacement, murailles comprises, que doit occuper la construction, établir un sol imperméable épais d’un mètre au moins ; ce sol est fait de pierres concassées, soudées ensemble par de la boue mêlée de mousse ou de paille hachée très menue. On recouvre ces fondations, sur toute leur surface, d’un lit de terre vigoureusement battue et mêlée de sable très fin, de façon à former une aire sèche et solide.

Ce premier travail terminé, on passe à la confection des murailles. Elles sont faites de troncs d’arbres, d’égale grosseur, très droits et coupés à un ou deux mètres de long ; on les couche alors sur trois ou cinq rangs, selon l’épaisseur que l’on veut donner aux murs, et on les empile les uns sur les autres, en plaçant, entre deux rangées longitudinales, une rangée transversale coupée à la longueur convenable. Aux angles du bâtiment, l’extrémité des bûches s’entremêle comme cela a lieu dans les piles qu’on voit chez les marchands de bois. Au fur et à mesure qu’on construit ainsi la muraille, chaque rangée de troncs est noyée dans un lit de boue et de paille hachée ; on atteint ensuite la hauteur désirée, en ayant soin de laisser des espaces vides pour les portes et les fenêtres. Au-dessus de ces murs, on pose de longues poutres croisées sur lesquelles on cloue des planches qui serviront de plafond. Le toit, ainsi fabriqué, est maintenu très incliné et s’avance en auvent pour que la neige ne puisse que difficilement y séjourner, et que sa chute ne l’amoncelle pas contre les murs. Le toit est ensuite recouvert de gros morceaux d’écorce, que l’on pose à peu près de la même façon que les couvreurs disposent les tuiles. La carcasse de la maison ainsi faite, il ne reste plus qu’à mettre les volets aux fenêtres, à placer les portes et à faire les aménagements intérieurs, ce qui n’est pas une mince besogne. Marcel voulait de plus établir un jardin potager à proximité de sa demeure ; il se disposait à y joindre un hangar fermé pour ses chèvres, une basse-cour pour les oiseaux qu’il essayerait de domestiquer, etc., etc. Il avait bien d’autres projets encore, que nous verrons se développer quand sera venu le moment de leur exécution. Malgré les difficultés immenses qu’il avait à vaincre pour réaliser son plan, Marcel ne se rebuta pas ; il sentit, au contraire, redoubler son énergie ; il dessina avec soin le plan, l’élévation et la coupe de la maison projetée ; il prit toutes ses mesures, et, comme il n’avait pas un instant à perdre, il commença par le potager, qu’il laboura et entoura d’une haie vive très serrée, composée de jeunes plants de houx, afin d’empêcher les lapins ou autres animaux dévastateurs de venir fourrager dans ses plates-bandes. Il défricha en sus un terrain assez vaste, dans lequel il sema du blé de printemps qu’il avait trouvé dans son sac, et planta quelques pommes de terre. Cela fait, il songea à son grand travail, c’est-à-dire à la construction de sa hutte. Son premier soin fut de retourner à la cabane, que, bien malgré lui, le pâtre lui avait léguée. Le jeune homme avait réfléchi qu’il valait mieux, dans l’intérêt de son travail, se fixer provisoirement à la grotte ; cela lui épargnerait une perte de temps considérable. Il procéda donc, non pas à un déménagement, mais à l’enlèvement de toutes les choses dont il pourrait avoir besoin. Ce fut alors que ses hottes et ses paniers lui devinrent fort utiles ; il put, grâce à eux, emporter les nombreux objets qui lui étaient indispensables.

Il enleva d’abord tout ce qui lui appartenait, son sac, sa gibecière et leur contenu, il y joignit bon nombre des outils du pâtre, ne négligeant d’emporter que les instruments de jardinage, parce qu’il en avait d’autres à la grotte. Il prit les clous, les ustensiles de cuisine, la marmite, les chaudrons, les seaux et les seilles, les moules à fromages, quelques bouteilles d’huile pour sa lampe : il emporta aussi quelques vivres, un peu de jambon et de lard, mais en petite quantité, se réservant de revenir s’approvisionner au fur et à mesure de ses besoins. Il se munit enfin d’un assez grand nombre de planches qu’il n’avait pas utilisées dans les réparations de la cabane, et y joignit quelques bottes de paille et de foin. Il mit neuf jours, en faisant chaque jour deux voyages, pour opérer son déménagement partiel ; il est vrai qu’au fur et à mesure, il installait du mieux qu’il lui était possible, dans la grotte, les objets qu’il apportait, afin de les avoir sous la main quand il voudrait s’en servir. A son avant-dernier voyage, il prit le valet de l’établi et l’échelle, dont il avait le plus grand besoin pour établir sa bâtisse. Au moment de partir, il jeta un regard de regret sur l’établi, qui lui aurait été si utile. Mais comment l’emporter ? Là était la difficulté. Était-elle insurmontable ? C’était à voir. Nous avons dit que cet établi, très grossièrement installé, consistait en une large planche de chêne, très épaisse, posée sur quatre forts pieds enfoncés en terre, et maintenue seulement par son poids, qui était considérable.

— Hé ! s’écria-t-il tout à coup en riant et s’arrêtant net. Quand mon prédécesseur est arrivé ici, il devait avoir un âne ou deux pour porter ses bagages ; il se sera probablement servi d’eux pour transporter son établi. Si j’utilisais de même les forces de mon ami Pierrot et de sa digne mère, Mme Gigogne ? Ce n’est pas la vigueur qui leur manque ! Au besoin, je placerais Petiote en flèche. C’est une idée ! ajouta-t-il.

Mon ami Pierrot et Mme Gigogne étaient deux ours de la plus belle venue. Le premier était le fils de l’autre.

Ainsi que nous l’avons dit plus haut, Marcel, après avoir terminé les réparations de sa hutte, était allé visiter la grotte. Mais avant qu’il ne pénétrât dans l’intérieur, Petiote, qui l’avait précédé suivant son habitude, était revenue presque aussitôt vers lui, en aboyant d’une façon singulière, mêlée de cris et de gémissements ; elle allait et venait avec une insistance inaccoutumée de la grotte à son maître et de celui-ci à la grotte.

— Hé ! mademoiselle, que se passe-t-il donc là-bas ? demanda Marcel, très intrigué par ce manège auquel il ne comprenait rien. La chienne gémit doucement et continua ses allées et venues. Marcel se débarrassa de ce qu’il portait, glissa deux cartouches à balles dans la culasse de son fusil et pénétra résolument dans la grotte.